Un an après les violences, la bataille des mots pour décrire l’indicible

Une pluralité de termes pour un même événement
Un an après les violences qui ont secoué la Nouvelle-Calédonie en mai 2024, la diversité des termes utilisés pour qualifier ces événements révèle les profondes divisions de la société calédonienne. "Émeutes", "exactions", "événements", "insurrection", "soulèvement", "révolte" ou encore "coup d'État manqué" - chaque dénomination porte en elle une vision différente de ce qui s'est produit.
"Cette variété lexicale est parlante. Elle montre qu'il n'y a pas de consensus un an après, et que différentes interprétations coexistent", analyse Véronique Fillol, maîtresse de conférences en sciences du langage à l'Université de Nouvelle-Calédonie.
Le poids politique des mots
Les chercheuses soulignent que le choix des termes n'est jamais neutre : - "Émeutes" : Associé aux violences urbaines (comme en France en 2005 ou 2023) - "Exactions" : Terme employé dans le journal officiel, évoquant des "sévices commis à l'égard d'une population" - "Insurrection" : Vocabulaire utilisé par l'État (Emmanuel Macron parlait d'un "mouvement d'insurrection inédit") - "Révolte kanak" : Terminologie privilégiée par la CCAT et le FLNKS - "Coup d'État manqué" : Expression employée par les Loyalistes dans un rapport à l'ONU
"Derrière chaque mot, il y a des enjeux de pouvoir et des idéologies", précise Elatiana Razafi, collègue de Véronique Fillol. "Prenez le terme 'émeutiers' - il véhicule une certaine image (jeune, masculine...) mais est-ce que les concernés se reconnaissent dans cette étiquette ?"
Traumatisme collectif et difficulté à nommer
Les universitaires expliquent cette profusion terminologique par la violence du traumatisme subi : - Expériences vécues très différentes selon les communautés et les lieux - Difficulté à conceptualiser collectivement ce qui s'est produit - Héritage historique des "Événements" des années 1980 (terme lui-même euphémistique)
"Comme c'est quelque chose de violent, de traumatisant, il y a un enjeu à décrire tout ce qu'on a vécu. Sauf qu'on ne sait pas comment le décrire", constate Véronique Fillol.
Les définitions officielles et leurs implications
L'analyse des dictionnaires révèle les connotations de chaque terme : - Émeute (Larousse) : "Soulèvement populaire, mouvement, agitation, explosion de violence" - Insurrection (Robert) : "Soulèvement qui vise à renverser le pouvoir établi" - Révolte : "Action violente pour s'opposer à l'autorité établie" - Événements (Académie française) : "Faits dont on ne sait pas, ou ne souhaite pas, préciser la nature exacte"
Un dialogue encore à reconstruire
Un an après, le débat sur la terminologie reflète les fractures persistantes : - Absence de récit commun sur ce qui s'est produit - Jeunesse en quête de reconnaissance de son vécu - Nécessité d'un travail de mémoire et de dialogue
"Je n'ai pas l'impression que collectivement, on partage tous les mêmes interprétations de ce qui s'est passé il y a un an", conclut Véronique Fillol. "Il y a une nécessité de renouer le dialogue, d'aller à l'écoute des jeunes."
Cette bataille sémantique, loin d'être anecdotique, révèle les défis qui attendent la Nouvelle-Calédonie pour surmonter ce traumatisme et construire un avenir commun. Comme le résume une publication citée par les chercheuses : "Nos mots racontent l'histoire. Le 13 mai, ce n'est pas 'les événements'."

