Darmanin à Tahiti : « La Polynésie, c'est la France »

Résumé IA
Gérald Darmanin, garde des Sceaux, effectue un déplacement éclair à Tahiti pour constater la situation de la prison de Faa'a, jugée indigne, et aborder les violences faites aux femmes et aux enfants. Le ministre annonce des mesures concrètes, dont la construction d'un quartier pour mineurs et des renforts d'effectifs.
Trente-six heures, pas une de plus : le garde des Sceaux a posé le pied à Tahiti avec une feuille de route serrée.
Prison indigne, mineurs exposés, violences sur enfants : l'État revient en Polynésie avec un message clair, la République ne s'arrête pas aux côtes de l'Hexagone.
Faa'a, la honte carcérale que l'État ne veut plus tolérer
Il était environ 5 h 30, ce samedi, quand l'avion de Gérald Darmanin s'est posé à Tahiti-Faa'a.
Un déplacement éclair. Le ministre de la Justice repart dès dimanche, rappelé à Paris par la journée de mobilisation du 6 octobre, sur fond d'émeutes en métropole. Certains ont jugé le voyage malvenu. Le ministre, accompagné de deux collaborateurs seulement, a balayé l'argument d'un principe simple : la Polynésie, c'est la France.
Et ce qu'il est venu y constater relève de l'urgence nationale.
La prison de Faa'a affiche un taux d'occupation de 280 %. Des murs rongés, des conditions que le ministre qualifie lui-même d'inacceptables. Pire encore, des mineurs y côtoient des détenus adultes, sans espace de promenade réservé. C'est le seul établissement de France dans ce cas.
Gérald Darmanin connaît le dossier. Il avait déjà visité les lieux il y a sept ans et, alors ministre des Outre-mer, réclamait déjà à la Chancellerie la reconstruction de cet établissement. Aujourd'hui, c'est lui qui tient les clés.
La réponse est donc concrète. Une mission de trois mois va identifier un terrain, en surplomb du site actuel, pour bâtir d'ici un an et demi un quartier de courte peine destiné aux mineurs. Les travaux de rénovation de Faa'a suivront, sur plusieurs années, avec un coût élevé assumé. Les premiers crédits figurent dans le budget présenté au Parlement la semaine prochaine.
Côté effectifs, dix postes supplémentaires de surveillants pénitentiaires seront ouverts d'ici 2028.
L'enjeu dépasse les murs. Un jeune incarcéré qui bascule dans les réseaux de l'ice, puis retrouve la rue, c'est la violence qui se multiplie. Pour le garde des Sceaux, c'est la dignité même de la République qui se joue à Faa'a. Il revendique d'être le premier ministre de la Justice à prendre ce chantier à bras-le-corps.
Violences sur enfants : fin du silence, place à la fermeté
Le constat est brutal, et le ministre ne l'a pas enrobé. La Polynésie est le territoire français où l'on recense le plus de violences faites aux femmes et aux enfants.
L'affaire Lyhanna a profondément marqué Gérald Darmanin. Viols, violences sexuelles sur mineurs : ces faits sont nombreux au fenua, et le ministre refuse qu'ils restent enfouis sous une chape de silence. Il faut nommer les choses. Les élus locaux, eux aussi, commencent à le faire.
D'où une évaluation sur place des renforts à envoyer rapidement : policiers, gendarmes, magistrats. Chaque femme, chaque enfant qui porte plainte doit être suivi comme n'importe où ailleurs sur le territoire national.
Un dossier symbolise l'enlisement local. La convention de l'Unité d'accueil pédiatrique des enfants en danger, l'Uaped, est bloquée avec le Pays depuis plusieurs années. Le ministre affirme être venu pour la débloquer, après en avoir discuté avec les sénateurs à Paris la veille, et devait en parler avec la ministre de la Santé.
La justice elle-même sort d'une période agitée. Trois inspections en quatre ans ont été nécessaires pour corriger des dysfonctionnements. Un nouveau procureur général et une nouvelle première présidente de cour d'appel, nommés par Gérald Darmanin, ont depuis pris les commandes. Le ministre considère la page tournée. Des renforts de magistrats, notamment au parquet, sont annoncés, avec en ligne de mire les Jeux du Pacifique accueillis l'an prochain.
L'argent saisi aux trafiquants doit profiter aux Polynésiens
C'est l'un des volets les plus offensifs de la visite.
Les forces de l'ordre saisissent beaucoup en Polynésie : véhicules, bateaux, argent liquide. Mais ces avoirs ne reviennent ni aux services de l'État sur place, ni au gouvernement local, contrairement à ce qui se pratique partout ailleurs. Le ministre veut que l'Agrasc, l'agence chargée de gérer les biens saisis et placée sous son autorité, change la donne. Ce qui est pris aux délinquants polynésiens doit rester en Polynésie.
Même logique pour la Mildeca. Depuis décembre, et à la suite de l'interpellation de la députée Nicole Sanquer, le territoire est éligible à ses fonds issus des saisies liées à la drogue. Problème : aucun dossier n'a encore été déposé. Les ministres locaux des Finances et de la Santé doivent désormais être accompagnés pour monter des projets conformes aux critères.
Reste la question des talents. Les ultramarins représentent 70 % des lauréats du concours de l'administration pénitentiaire, et un quart des recrues annuelles sont polynésiennes. Le ministre a tenu à les remercier, tout en promettant de meilleures conditions d'accueil, notamment à Agen, et des perspectives de retour au pays pour les familles qui le réclament.
Mais les Polynésiens gardent les prisons sans assez juger. Pour corriger ce déséquilibre, une classe prépa Talents ouvrira à Papeete en septembre prochain, si possible avec l'Université, sur le modèle de celle lancée aux Antilles. Les jeunes pourront préparer la magistrature et les concours de la fonction publique sans s'exiler. Les horaires du concours de l'École nationale de la magistrature ont déjà été adaptés pour éviter des épreuves en pleine nuit. Le même effort est attendu pour l'accès à la profession d'avocat.
Les audiences foraines dans les archipels seront renforcées, car la justice ne doit pas s'arrêter à Papeete.
Quant aux soupçons d'arrière-pensées électorales, le ministre les écarte : aucun rendez-vous politique, seulement des rencontres avec le nouveau maire de Papeete et Gaston Tong Sang, maire de Bora Bora, ancien président de l'Assemblée. Les directeurs de l'administration pénitentiaire et des services judiciaires restent sur place pour assurer le suivi.
(Crédit photo : Haut-Commissariat de la République en Polynésie française)



