Aller au contenu
0%
L'actualité locale

Penser global, oublier le local

11 octobre 2026 à 16:00
8 min de lecture
Penser global, oublier le local

Résumé IA

La pré-COP de Fidji rassemble 4 000 participants de 60 pays, tandis que la Nouvelle-Calédonie n'obtient qu'une ligne dans la couverture médiatique. L'universitaire Séverine Blaise critique le coût climatique de ces événements et appelle à une feuille de route pour sortir des énergies fossiles.

Aa

La planète a eu trois articles en une semaine. La Nouvelle-Calédonie, une ligne.

La mer monte, les délégués aussi

Une journée à Tuvalu est prévue au programme des délégués de la pré-COP. Le point culminant du pays est à deux mètres au-dessus du niveau de la mer, et deux de ses neuf atolls sont déjà en grande partie submergés. Chris Bowen, le ministre australien en charge des négociations, annonce 4 000 participants de 60 pays. Moins d'une douzaine de dirigeants ont confirmé leur venue.

4 000 participants de 60 pays sont attendus pour constater que la mer monte. L'article de NC1ère ne dit pas comment ils viennent.

Une universitaire de l'UNC, Séverine Blaise, maître de conférences en économie, dit la même chose, mais sérieusement : « Ça coûte une fortune, notamment en émissions de gaz à effet de serre. J'aimerais bien qu'on calcule l'impact climatique d'une COP. » On lui donne raison. C'est la seule phrase de la semaine qui parle du coût.

Ce qu'on a appris de la Nouvelle-Calédonie à Fidji

La pré-COP s'est achevée le jeudi 8 octobre. Le président du gouvernement, MilakuloTukumuli, y participait. C'est tout.

L'article de NC1ère du 9 octobre détaille la contribution des Fidji au fonds régional, la position australienne, les délais d'accès aux financements et l'avis d'une universitaire. Il ne dit ni ce que le président est allé dire, ni ce qu'il en rapporte, ni ce que la Nouvelle-Calédonie y a demandé.

Le président du gouvernement y était. On sait combien les Fidji ont mis dans le fonds. On ne sait pas ce que la Nouvelle-Calédonie y a dit.

La feuille de route, appliquée ici

Dans ce même article, la même universitaire formule la prescription : « Ce qu'il nous faut de toute urgence, c'est une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. Il faut qu'on arrête de financer les énergies fossiles. On arrête les nouveaux projets d'exploitation, c'est urgent. »

La phrase est dite à Nouméa, à propos du monde, sans un mot sur Nouméa. Faisons l'exercice que l'interview n'a pas fait.

La Nouvelle-Calédonie ne produit ni pétrole, ni gaz, ni charbon. Tout ce qu'elle brûle, elle l'importe. Son économie productive repose sur le nickel, qu'on transforme dans des fours, et ces fours ne tournent pas au vent.

Appliquée à la Nouvelle-Calédonie, la feuille de route a un nom plus court : fermer les usines. Personne ne l'a prononcé.

La chaîne

Il ne s'agit pas d'une prédiction, mais d'un enchaînement de causes, que chacun peut reprendre à son compte ou contester maillon par maillon.

Arrêter de financer le fossile et les nouveaux projets d'exploitation, c'est rendre l'offre plus rare, donc l'énergie plus chère. Une énergie plus chère appauvrirait la base productive, à commencer par la métallurgie du nickel. Une base productive appauvrie rapporterait moins de recettes fiscales. Moins de recettes ici, c’est davantage d’argent demandé à l’État, qui l’emprunte pour payer la dépense publique, y compris les traitements de l’université. Davantage de dette, ce sont des taux qui montent. Et des taux qui montent finissent toujours en baisse structurelle de la dépense : traitements, pensions, dotations publiques.

Le bout de la chaîne n'a rien d'hypothétique, on y est presque. La dette publique française atteint 3 595,5 milliards d'euros, soit 119,0 % du PIB, au deuxième trimestre 2026, selon l'Insee. Les taux français montent. La Nouvelle-Calédonie s'est déclarée en cessation de paiement le 5 août 2026.

Le 6 octobre, sur RRB, Nicolas Metzdorf disait de l'aide de l'État : « Un peu plus de 500 millions d'euros, donc 60 milliards de francs pacifiques, c'est énorme. […] Si le budget n'est pas adopté, je sais pas comment on fait pour survivre tout simplement avec nos politiques publiques de base. »

Qui paie

Les chiffres qui suivent viennent du document que l'État a publié en juillet 2021 sur les conséquences du « oui » et du « non ». Ils datent de 2019 et 2020, et sont présentés comme tels.

L'enseignement supérieur relève de l'État. Le coût de fonctionnement de l'UNC, « assuré par l'État », s'élève à 3,3 milliards de francs par an, pour 206 personnels. L'État y ajoute 1,4 milliard de francs par an pour le soutien aux étudiants. Le territoire compte près de 5 500 étudiants, dont environ 57 % à l'université.

Le même document précise qu'en cas d'indépendance, les fonctionnaires d'État de l'université se verraient « proposer une autre affectation sur le territoire national ». Le salaire est national. Le statut aussi.

Plus largement, les transferts financiers de l'État en Nouvelle-Calédonie dépassent 178 milliards de francs par an, dont 109 milliards de traitements et de pensions. Ils sont versés par un budget national en déficit, donc financés par l'emprunt. Une part revient par l'impôt : les rémunérations de l'État rapportent près de 3,9 milliards de francs d'impôt sur le revenu au territoire, soit 18,5 % de ses recettes à ce titre. Le salaire payé par Paris finance aussi le budget du pays.

L'université qui recommande d'arrêter de financer le fossile est payée, jusqu'au dernier franc, par un État qui emprunte pour la payer.

La même universitaire accueille, fin octobre, des spécialistes étrangers du climat à l'UNC. Ils ne viennent pas par bateau. On ne commente pas au-delà. On rappelle seulement la phrase du début : « J'aimerais bien qu'on calcule l'impact climatique d'une COP. »

Le guichet

Qu'attend le Pacifique des COP, au fond ? De l'argent. Le Pacific Resilience Facility vise 500 millions de dollars, soit 53 milliards de francs. Les promesses plafonnent à 250 millions, soit 27 milliards, « à ce stade ». Les Fidji y ont mis 10 millions de dollars, le Royaume-Uni 13,2 millions.

L'accès aux fonds, lui, peut prendre « entre trois et cinq ans », selon la ministre fidjienne du climat, Lynda Tabuya. Selon l'ONU, les pays en développement auraient besoin de 310 à 365 milliards de dollars par an pour s'adapter. Ils en disposaient de 26 milliards en 2023, soit moins d'un dixième.

L'universitaire le résume : « Si les pays du Sud le jouent bien, qu'ils arrivent dans les négociations à avoir un peu plus de poids et à imposer au moins davantage de financements, ça sera déjà une belle réussite. »

L'urgence est climatique. Le guichet est administratif : trois à cinq ans.

La belle réussite, donc, c'est l'argent. De l'argent produit par des économies qui tournent, pour l'essentiel, au fossile.

Ceux qui ont quelque chose à perdre

Le meilleur argument de cet article est fourni par les voisins. Quand le global touche au local, le local gagne.

L'Australie s'est retirée de la course pour accueillir la COP31, confiée à la Turquie, en échange de la présidence des négociations. Elle reste l'un des grands exportateurs mondiaux de charbon et de gaz. Chris Bowen l'assume : « En tant que pays exportateur d'énergies fossiles, nous pouvons apporter quelque chose de différent à la table des négociations. » On le croit volontiers.

La Nouvelle-Zélande, elle, a récemment fait changer la loi pour bloquer des poursuites climatiques lancées contre six entreprises nationales par le militant maori Michael Smith. Le climat, oui. Chez soi, on verra.

La justice avance, c'est vrai. La Haute Cour australienne a rejeté le 7 octobre l'extension de la mine de Mount Pleasant, qui aurait généré plus de 800 millions de tonnes de CO2 d'ici 2048, sa première décision sur le climat. TotalEnergies a été condamné à Paris en juin. Mais là où le climat touche des intérêts nationaux, les gouvernements défendent leurs intérêts nationaux.

La leçon se passe de volume : ceux qui ont quelque chose à perdre pensent local. Seuls ceux dont la facture part ailleurs peuvent se payer le luxe de ne penser que global.

Le même régime, à l'antenne

Trois articles sur le climat mondial en une semaine sur NC1ère, largement adossés à l'AFP : le 3 octobre sur Tuvalu et la pré-COP, le 9 octobre sur la pré-COP de Fidji, le 9 octobre sur la justice climatique, de Sydney à Paris. Deux sur trois ne mentionnent pas la Nouvelle-Calédonie. Le troisième la mentionne une fois. Aucun ne pose la question locale : ce que coûterait ici la sortie du fossile, ce que la Nouvelle-Calédonie a demandé à Fidji, qui paierait.

Ce n'est pas un reproche fait à des journalistes. C'est un constat sur un sujet idéal : grave, lointain, et qui n'oblige à interroger personne ici. Le climat mondial permet de tenir le rôle de celui qui avertit, sans jamais tenir celui qui demande des comptes.

La planète a eu trois articles en une semaine. La Nouvelle-Calédonie, une ligne.

Le confort et son terme

Parler de la planète sans parler d’ici est une posture confortable. On a toujours raison, on ne fâche personne, et la facture part ailleurs. Elle est légale. Elle est immorale, parce que d’autres paient.

Le contribuable métropolitain d’abord. Puis le prêteur, qui a le dernier mot. Et au bout de la chaîne, celui qu’on oublie toujours : l’enfant.

Le Premier ministre de Tuvalu l’a dit à l’ONU : il faut agir « pour protéger le futur des générations à venir ». Les générations à venir sont dans tous les discours sur le climat. Ce sont aussi, très exactement, celles sur qui l’on inscrit la dette. On les invoque pour la planète, on les endette pour le reste. Les mêmes enfants, les deux fois.

Ils ne sont pas invités aux colloques. Ils n’ont voté aucun budget. Ceux qui sont déjà nés, une fois passée l’adolescence, sont sommés de s’inquiéter du climat et découvrent en même temps ce qu’on leur laisse : un modèle social qui tient à crédit, et un crédit qui repose sur leurs épaules. Ici, ce sont les mêmes, à une différence près : ils hériteront d’un pays qui s’est déjà déclaré en cessation de paiement.

Penser global, c’est gratuit. Jusqu’au jour où le prêteur pense local.

Tout ce délire s’arrêtera avec la crise de la dette. Ceux qui en ont parlé seront à la retraite. Ceux qui la paieront sont aujourd’hui à l’école.

 (Crédit photo : www.greenclimate.fund)

La rédaction