Chido a frappé… l’économie mahoraise vacille

Un cyclone, des milliards en jeu et une économie déjà à bout de souffle.
À Mayotte, le passage de Chido a mis à nu des fragilités que plus personne ne peut ignorer.
Une économie déjà sous pression avant le cyclone
Le 13 février 2026, l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM) a publié une étude fouillée sur la situation conjoncturelle et financière des entreprises de Mayotte après le passage du cyclone Chido en décembre 2024.
Le constat posé par l’institution est clair : le cyclone Chido est intervenu dans un contexte économique déjà fragilisé. Depuis 2020, le territoire accumule les chocs : crise sanitaire, perturbations logistiques, tensions sociales, crise de l’eau, insécurité chronique.
En 2024, avant même la catastrophe naturelle, les indicateurs montraient un essoufflement. L’Indicateur du climat des affaires (ICA) progressait en apparence, mais cette amélioration traduisait davantage des anticipations que des réalités tangibles.
Dans les faits, l’activité restait atone dans plusieurs secteurs clés. Le BTP, moteur historique du territoire, voyait ses carnets de commandes remplis, mais ses trésoreries exsangues. Le commerce subissait des retards d’approvisionnement et une demande volatile. Les services marchands peinaient à reconstituer leurs marges.
Les chiffres bancaires sont particulièrement révélateurs. Entre fin 2023 et fin 2024, les crédits d’exploitation ont bondi de 36 %. Les crédits de trésorerie ont progressé de 31 %. Les comptes ordinaires débiteurs ont été multipliés par 2,5.
Autrement dit, les entreprises vivaient déjà sous perfusion bancaire. L’endettement à court terme devenait un mode de survie plus qu’un levier de développement.
L’étude souligne aussi une hausse rapide des créances douteuses, en progression de 83 % sur un an. Le ratio de défaut est passé d’environ 2,4 % à près de 4 % des encours sains. Le système bancaire local abordait donc la crise avec un niveau de risque déjà tendu.
Mayotte entrait dans l’ère Chido avec une économie dépendante des importations, une consommation fragile et des marges d’absorption limitées. Le moindre choc exogène était susceptible de déstabiliser l’ensemble du tissu productif.
Le choc Chido : reconstruction forcée et trésoreries sous tension
Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido a frappé l’ensemble du territoire. Selon l’enquête menée par l’IEDOM au premier trimestre 2025, la totalité des entreprises interrogées a subi des dégradations matérielles, partielles ou totales.
Outils de production, surfaces commerciales, véhicules professionnels, locaux de stockage : aucun secteur n’a été épargné.
Si 93 % des entreprises se déclaraient assurées, la prise en charge effective restait très variable. Seul un tiers évoquait une indemnisation substantielle ou quasi totale au moment de l’enquête. Beaucoup attendaient encore l’évaluation des sinistres.
Malgré l’ampleur des dégâts, 96,5 % des entreprises déclaraient avoir repris ou poursuivi leur activité au moins partiellement dès fin décembre 2024. Ce chiffre témoigne d’une résilience réelle du tissu entrepreneurial mahorais.
Mais cette reprise est loin d’être synonyme de solidité. La moitié des entreprises signalait une hausse des charges d’exploitation après le cyclone. La trésorerie devenait la principale inquiétude pour près de 74 % des chefs d’entreprise.
Les mesures d’urgence ont joué un rôle d’amortisseur : suspension des cotisations sociales, reports fiscaux, activité partielle renforcée. Au 4 novembre 2025, plus de 22 millions d’euros avaient été accordés via l’aide Chido 1 à 4 476 entreprises.
L’activité partielle a représenté près de 7,2 millions d’heures chômées validées et plus de 12 millions d’euros d’indemnisation.
Les flux bancaires ont, en apparence, progressé. La collecte des entreprises a augmenté de 24,3 % après le cyclone. Mais ce « matelas » est jugé superficiel par l’IEDOM : il repose essentiellement sur des dispositifs temporaires.
Un an après Chido, les crédits d’investissement reculent de 7,5 % sur un an, tandis que les crédits d’exploitation progressent de 15,2 %. Les crédits de trésorerie augmentent de 17,3 %.
En clair, la reconstruction est financée à court terme, souvent via des lignes destinées initialement à l’exploitation. Ce choix s’explique par la rapidité d’octroi, mais il fragilise la structure financière à moyen terme.
L’étude souligne aussi un point crucial : près de 70 % de l’activité des entreprises dépend de la commande publique. Les retards de paiement des collectivités, déjà importants avant Chido, se sont aggravés après la catastrophe.
Ce décalage a généré un effet domino sur les trésoreries locales. La dépendance à la sphère publique devient un facteur de vulnérabilité systémique.
Loi d’urgence et refondation : stabiliser sans illusion
Face au risque de défaillances en chaîne, l’État a adopté une loi d’urgence spécifique à Mayotte. Son objectif : stabiliser le court terme et éviter l’effondrement du tissu productif.
Suspensions de recouvrement, plans d’apurement, aides directes, dispositifs d’indemnisation : ces mesures ont permis d’alléger temporairement la pression sur les entreprises et sur le système bancaire local.
Mais l’IEDOM est explicite : ces dispositifs répondent avant tout à un besoin de liquidités, non de solvabilité. Les dettes bancaires et fournisseurs ne disparaissent pas : elles sont différées.
En parallèle, la loi de programmation pour la refondation de Mayotte, promulguée en août 2025, prévoit 3,9 milliards d’euros d’investissements jusqu’en 2031. Infrastructures, eau, énergie, logement, modernisation portuaire et aéroportuaire : l’ambition est structurante.
La création d’un établissement public de refondation doit améliorer la coordination des chantiers et offrir davantage de visibilité aux entreprises locales, notamment dans le BTP.
La convergence sociale constitue un autre pilier majeur. L’objectif affiché est l’alignement progressif des droits et prestations sur ceux de l’Hexagone. Le SMIC doit atteindre 87,5 % du niveau national au 1er janvier 2026.
Mais cette montée en charge s’accompagne d’une hausse programmée des cotisations salariales et patronales d’ici 2036. L’IEDOM souligne que ces hausses pèseront sur un tissu économique déjà très fragilisé, sauf si les dispositifs d’exonération sont effectivement déployés dans les délais prévus.
L’articulation entre loi d’urgence et loi de refondation est déterminante : la première empêche l’effondrement immédiat ; la seconde vise à transformer le cadre structurel.
Cependant, l’étude rappelle une réalité implacable : les vulnérabilités profondes demeurent dépendance aux importations, retards de paiement, fragilité logistique, faible diversification économique.
Le cyclone Chido n’a pas créé ces failles : il les a révélées.
Mayotte dispose d’un tissu entrepreneurial résilient, mais la résilience ne remplace pas la solidité structurelle.
L’enjeu est désormais clair : transformer l’épreuve en levier de refondation réelle, sans céder à l’illusion d’un rebond automatique. La reconstruction portera l’activité à court terme ; la refondation, elle, déterminera l’avenir économique du territoire.

