Eramet : la fin d’un empire industriel ?

Deux décisions qui peuvent tout changer pour un fleuron industriel français.
À quelques semaines d’un vote décisif, l’avenir d’Eramet se joue entre stratégie financière et souveraineté économique.
Une recapitalisation massive dans un contexte de crise
Le calendrier est désormais posé : l’assemblée générale du groupe Eramet, prévue en mai, devra trancher sur une opération financière majeure.
En jeu, une augmentation de capital de 500 millions d’euros, soit près d’un tiers de la valorisation actuelle du groupe, estimée à 1,5 milliard d’euros.
Cette décision n’est pas anodine. Elle intervient après une année noire : Eramet a enregistré une perte de 477 millions d’euros en 2025, dans un contexte mondial devenu particulièrement défavorable pour les matières premières.
Nickel, manganèse, lithium : autant de ressources stratégiques, mais soumises à une volatilité accrue et à une pression concurrentielle internationale.
Face à cette situation, la direction a annoncé, dès février, un plan de renforcement des fonds propres, accompagné de possibles cessions d’actifs pour restaurer la trésorerie.
La présidente du groupe, Christel Bories, a confirmé que les principaux actionnaires soutenaient cette recapitalisation, un point crucial pour assurer la crédibilité de l’opération auprès des marchés.
Mais derrière cette apparente unité, les équilibres pourraient profondément évoluer.
La famille Duval sur le départ ? Une rumeur qui secoue le capital
Aujourd’hui, la famille Duval détient 37 % du capital d’Eramet, devant l’État français (27 %).
Une position dominante héritée, notamment, du rachat d’Aubert & Duval en 1999.
Mais, selon le Financial Times, la famille aurait mandaté la banque Lazard pour étudier différentes options stratégiques, y compris une éventuelle cession de sa participation.
Au siège du groupe, on temporise : « rumeur », « raccourci », affirment certaines sources internes.
Officiellement, aucune décision n’est actée, et Eramet précise qu’aucun détail ne peut être communiqué sur d’éventuelles transactions en cours.
Pour autant, le simple fait que cette hypothèse soit évoquée suffit à fragiliser la perception du groupe sur les marchés.
Car une sortie de l’actionnaire historique poserait une question centrale : qui prendra le contrôle d’un acteur clé des ressources stratégiques françaises ?
D’autant que le contexte n’est pas favorable. Selon plusieurs analyses, trouver un acquéreur pour une participation de cette ampleur pourrait s’avérer complexe, compte tenu des difficultés actuelles du groupe.
Un enjeu stratégique pour l’État… et la Nouvelle-Calédonie
Dans ce dossier, l’État français joue un rôle déterminant.
Via Bpifrance et la Caisse des dépôts, il détient 27 % du capital et apparaît comme un acteur incontournable dans toute recomposition actionnariale.
À ce stade, aucune réaction officielle n’a été formulée concernant la recapitalisation.
Mais une chose est certaine : l’État ne pourra pas rester spectateur si l’équilibre du capital venait à basculer.
Car derrière Eramet, il y a bien plus qu’un groupe industriel.
Il y a la question de la souveraineté sur les métaux critiques, au cœur des transitions énergétiques et industrielles.
La Nouvelle-Calédonie est directement concernée. Via la STCPI, elle détient environ 4 % du capital d’Eramet et, surtout, 34 % de la SLN, pilier de l’économie locale.
Une évolution du capital pourrait donc avoir des conséquences directes sur l’industrie du nickel calédonien, déjà fragilisée par la crise.
À ce stade, aucune position officielle n’a été exprimée par la STCPI sur cette opération.
Mais, localement, l’inquiétude monte face à une possible perte d’influence.
Au-delà des chiffres, c’est une bataille stratégique qui se dessine.
Une recapitalisation massive, un actionnaire historique fragilisé, un État en position d’arbitre : tous les ingrédients sont réunis pour un tournant majeur.
Le groupe a indiqué que les actionnaires avaient confirmé leur intention de voter en faveur des résolutions lors de l’assemblée générale de mai, en vue d’une réalisation de l’opération au second semestre 2026.
Prochaine étape : la publication des résultats du premier trimestre, le 23 avril.
Un rendez-vous scruté de près, qui pourrait confirmer ou aggraver les tensions autour du géant minier français.
Dans un monde où les ressources deviennent un levier de puissance, laisser filer un acteur comme Eramet ne serait pas une simple décision financière… mais un choix politique lourd de conséquences.

