Giorgia Meloni au Qatar : comment l’Italie veut peser dans la géopolitique du Golfe

CHRONIQUE. En pleine guerre au Moyen-Orient, la cheffe du gouvernement italien lance une offensive diplomatique au Golfe pour sécuriser l'énergie italienne et se poser en médiatrice. Une stratégie qui illustre ses ambitions dans un contexte de recomposition régionale, analyse le géopolitologue Sébastien Boussois*.
Sébastien Boussois09/04/2026

Giorgia Meloni a été reçue par l'émir du Qatar Tamim ben Hamad Al Thani début avril. AFP / © Qatar's Amiri Diwan
Après l’Arabie saoudite et avant les Émirats arabes unis, la visite de Giorgia Meloni au Qatar s’inscrit dans un moment de bascule stratégique majeur au Moyen-Orient, depuis le début de la guerre le 28 février dernier. Rome agit ici dans l’urgence. L’Italie dépend encore fortement des approvisionnements énergétiques du Golfe, notamment du gaz naturel liquéfié qatari, qui représentait environ 10 % de sa consommation avant les perturbations récentes.
Or, les frappes iraniennes et la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz ont brutalement fragilisé ces flux. Dans ce contexte, la tournée éclair de Meloni dans le Golfe, incluant l’Arabie saoudite et les Émirats, vise d’abord à sécuriser l’essentiel : l’énergie, colonne vertébrale de toute souveraineté économique européenne.
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Mais au-delà de cette logique défensive, il s’agit aussi d’un geste politique fort : afficher un soutien clair aux monarchies du Golfe, cibles directes des représailles iraniennes. L’Italie assume ici un positionnement fort comme la France qui a refusé de soutenir aux Nations unies la force pour libérer le détroit d’Ormuz.
Un partenariat économique solide entre Rome et Doha
Les relations entre l’Italie et le Qatar ne sont pas nouvelles, mais elles prennent aujourd’hui une dimension stratégique. Rome et Doha entretiennent des liens diplomatiques anciens, structurés autour de l’énergie, de l’investissement et de la coopération industrielle.
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Le déplacement de Meloni vise précisément à consolider ces interdépendances. Rome a proposé son soutien technique pour reconstruire les infrastructures énergétiques qataries touchées par les frappes iraniennes. Cette offre repose sur un tissu industriel solide, avec en première ligne Eni, acteur déjà profondément intégré dans le secteur gazier qatari via des projets majeurs comme l’expansion du North Field.
Autour de ce pilier énergétique, c’est tout un écosystème italien qui est implicitement mobilisable : des groupes d’ingénierie comme Saipem spécialisés dans les infrastructures pétrolières et gazières offshore, des industriels de l’énergie comme Edison, ainsi que des acteurs de la construction et des infrastructures capables d’intervenir rapidement sur des sites critiques. Même si leurs noms ne sont pas tous officiellement avancés dans la communication diplomatique, leur présence historique dans les grands projets énergétiques internationaux en fait des candidats naturels à cette reconstruction.
La portée de cette visite dépasse largement les enjeux énergétiques
Ce positionnement est loin d’être anodin : il permet à l’Italie d’apparaître comme un partenaire opérationnel, et non plus seulement comme un client énergétique. Dans un contexte où l’Europe cherche désespérément à diversifier ses approvisionnements depuis la rupture avec la Russie, le Qatar devient un acteur clé. Et l’Italie, en première ligne, tente de sécuriser une relation privilégiée, quitte à s’imposer comme l’un des interlocuteurs européens les plus actifs dans la région.
Meloni, une médiatrice crédible entre Washington et le Golfe
Mais la portée de cette visite dépasse largement les enjeux énergétiques. Elle révèle une ambition politique plus large : faire de l’Italie un pivot diplomatique entre les États-Unis et les monarchies du Golfe. Contrairement à d’autres dirigeants européens, Giorgia Meloni bénéficie d’un capital politique important à Washington. Sa proximité idéologique avec l’administration américaine actuelle lui confère un rôle singulier : celui d’intermédiaire crédible dans une région où la confiance est fragilisée.
À Doha, les discussions ont porté non seulement sur l’énergie, mais aussi sur les efforts diplomatiques pour mettre fin au conflit régional. L’Italie cherche à contribuer à une forme de stabilisation, capable de dialoguer à la fois avec les partenaires occidentaux et les puissances du Golfe. Dans ce jeu, le Qatar occupe une place particulière. État pivot, à la fois allié des États-Unis et interlocuteur de nombreux acteurs régionaux, il constitue une plateforme idéale pour des initiatives diplomatiques indirectes. En s’y rendant, Meloni envoie un message clair : l’Italie entend participer à la recomposition de l’ordre régional.
Soutenir les monarchies du Golfe
Enfin, cette visite s’inscrit dans une logique plus assumée : celle du soutien aux monarchies du Golfe face à l’Iran. L’Italie a déjà apporté une aide défensive et se dit prête à aller plus loin. Rome reconnaît désormais que la stabilité régionale passe par le renforcement de ses alliances avec des pays comme le Qatar ou l’Arabie saoudite. Une évolution pragmatique, qui tranche avec les ambiguïtés européennes traditionnelles.
Dans un monde où le multilatéralisme s’effrite, cette stratégie peut permettre à l’Italie de jouer un rôle utile
Dans un Moyen-Orient en pleine tourmente, où les rapports de force priment sur les principes, Meloni adopte une approche réaliste : soutenir les partenaires stratégiques, sécuriser les intérêts économiques et tenter, en parallèle, de rouvrir une voie diplomatique.
Une Europe contournée, une Italie qui s’affirme avec la France
Ce déplacement illustre enfin une tendance de fond : l’effacement progressif de l’Union européenne au profit des initiatives nationales. Là où Bruxelles hésite, Rome agit. En se rendant au Qatar en pleine crise, Giorgia Meloni ne fait pas seulement de la diplomatie. Elle repositionne l’Italie comme un acteur capable de dialoguer avec Washington, de soutenir les monarchies du Golfe et de défendre ses intérêts énergétiques. Dans un monde où le multilatéralisme s’effrite, cette stratégie peut permettre à l’Italie de jouer un rôle utile, de contribuer aux équilibres régionaux et d’apporter sa pierre à une éventuelle sortie de crise au Moyen-Orient.
*Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, consultant et chercheur en géopolitique, collaborateur scientifique CNAM Paris, directeur de l’IGE (Institut Géopolitique Européen). Consultant médias.

