Polynésie : le Tavini implose, l’exécutif fragilisé

Ils promettaient l’unité, ils offrent la fracture.
À Tarahoi, la vitrine politique polynésienne s’est transformée en scène de rupture.
Une séance officielle virant au règlement de comptes
Ce qui devait être une simple formalité institutionnelle s’est mué en spectacle politique inquiétant. Lors de l’ouverture de la session administrative à l’Assemblée de la Polynésie française, les discours attendus ont laissé place à une confrontation froide et assumée entre les deux têtes de l’exécutif.
D’un côté, le président de l’Assemblée, Antony Géros. De l’autre, le président du Pays, Moetai Brotherson. Deux figures censées incarner une majorité solide, mais qui ont exposé au grand jour une rupture désormais consommée.
Les deux hommes ont enchaîné les prises de parole sans jamais se répondre réellement, chacun déroulant son propre récit, comme si l’autre n’existait plus politiquement. Une scène rare, révélatrice d’un pouvoir qui ne parvient plus à faire bloc.
À l’extérieur de l’hémicycle, quelques militants ont donné le ton : pancartes, slogans, appels à la démission. Une contestation visible que certains élus, eux, n’osent plus exprimer ouvertement.
Une majorité éclatée et un Tavini en pleine implosion
Cette crise n’est pas nouvelle. Elle couvait depuis plusieurs mois, notamment après le fiasco de la réforme fiscale de 2024 et un vote de confiance déjà jugé théâtral.
Mais cette fois, la fracture est actée. La création du groupe dissident A Fano Tia marque un tournant : le Tavini n’est plus un bloc, mais un mouvement éclaté en deux camps irréconciliables.
Antony Géros n’a pas mâché ses mots. Il a dénoncé des divisions qui dépassent le simple débat politique et fragilisent l’institution elle-même. Dans son viseur : les élus ayant quitté la ligne officielle du parti.
Le non-respect des engagements ne saurait être négligeable, a-t-il martelé, rappelant à chacun ses responsabilités.
Plus direct encore face aux médias, il a désigné un responsable : Moetai Brotherson. Selon lui, tout aurait basculé dès l’annonce de sa candidature à la présidence.
Une accusation lourde, qui confirme une chose : la guerre interne est désormais ouverte.
Brotherson assume la rupture et prépare l’après
Face aux critiques, Moetai Brotherson a répliqué sans détour. Pour lui, les divergences existent depuis le début. Il renvoie la responsabilité à ceux qui auraient refusé le programme initial.
Mais surtout, il assume la division. Selon ses mots, elle ne serait ni une lutte de pouvoir ni une question d’intérêt personnel, mais le reflet de désaccords profonds.
Dans les faits, cette justification peine à convaincre. Car derrière les discours, une réalité s’impose : le camp indépendantiste est en train de se fragmenter durablement.
Le président du Pays prépare déjà la suite. Son intervention a pris des allures de manifeste politique, esquissant les contours du futur mouvement A Fano Tia.
Cinq piliers ont été avancés : foi, démocratie, environnement, identité et égalité. Une tentative de repositionnement idéologique, mais aussi un signal clair : la recomposition politique est en marche.
Sur la question de l’indépendance, Brotherson a tenté de calmer le jeu. Il insiste sur un choix qui ne doit être ni imposé ni précipité, en rupture avec certaines positions plus radicales.
Une opposition en embuscade face à un pouvoir affaibli
Pendant que la majorité se déchire, l’opposition observe. Et elle constate un fait simple : il n’y a plus de majorité stable.
Avec une Assemblée désormais fragmentée, chaque vote devra faire l’objet de négociations. Une situation qui annonce une paralysie politique quasi inévitable.
Plusieurs élus dénoncent déjà un détournement de l’institution. Au lieu d’un discours de cap et de bilan, ils ont assisté à ce qu’ils qualifient de pré-campagne électorale déguisée.
Certains vont plus loin. Ils évoquent carrément la fin de l’action gouvernementale, estimant que les prochains mois seront dominés par des stratégies électorales plutôt que par des réformes concrètes.
Dans l’hémicycle comme à l’extérieur, la tension était palpable. Des militants ont déployé des banderoles appelant à la démission du président du Pays.
Les slogans étaient explicites : « Moetai démission », « Trahison ». Une colère qui s’appuie sur un sentiment de trahison chez certains électeurs historiques.
Une pétition a même été lancée, dénonçant un bilan jugé alarmant : dépendance économique persistante, urgence sociale ignorée, transition énergétique contestée.
Ces critiques traduisent une fracture plus profonde : celle entre une partie de la base militante et ses dirigeants.
Stabilité affichée, immobilisme réel
Malgré ce climat explosif, Antony Géros a fermé la porte à toute motion de défiance. Le message est clair : pas de chute du gouvernement avant 2028.
Une position également soutenue par l’opposition, qui refuse l’instabilité institutionnelle.
Résultat : le gouvernement reste en place. Mais à quel prix ? Celui d’un blocage politique durable, où chacun campe sur ses positions.
Le contraste est saisissant. D’un côté, une stabilité institutionnelle affichée. De l’autre, une incapacité à gouverner efficacement.
La métaphore du va’a, chère aux responsables politiques, a été largement utilisée. Mais dans les faits, l’embarcation semble désorientée, sans cap clair.
Les deux prochaines années s’annoncent sous tension. Entre rancœurs internes, recomposition politique et échéances électorales, l’Assemblée risque de devenir un terrain de rivalités permanentes.
Ce 9 avril devait marquer une relance. Il restera comme le symbole d’un pouvoir qui se fissure sous les yeux des Polynésiens.

