Les entreprises au bord de la rupture, l’appel à l’action d’un patron du BTP
Réalisée en duplex de Bali, où se trouve actuellement Hugo Vilbesset, du collectif "Make Caledonia Great Again" cette interview illustre à elle seule le basculement d’une partie des entrepreneurs calédoniens contraints d’aller chercher des relais de croissance à l’étranger pour survivre.
Une colère froide face à l’inaction de l’État
Le constat est brutal, sans détour, presque désabusé. Deux ans après les émeutes de mai 2024, une partie du tissu économique calédonien ne croit plus aux promesses de l’État français ni aux effets d’annonce répétés depuis Paris. Sur le terrain, la réalité est bien plus sèche : absence de visibilité, trésoreries exsangues et sentiment d’abandon.
On a le sentiment qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion et qu’on nous balade depuis deux ans avec des promesses
Dans le secteur du BTP, particulièrement exposé, les signaux sont désormais au rouge vif. Les aides annoncées par l’État peinent à se matérialiser et, pour beaucoup d’entrepreneurs, elles restent invisibles. À cela s’ajoutent des délais de paiement jugés insoutenables, notamment dans la commande publique.
Les délais de paiement dans le public sont catastrophiques, on n’est jamais payé
Une situation qui fragilise des structures déjà affaiblies et alimente un sentiment de déclassement face à des administrations perçues comme déconnectées, voire indifférentes à l’urgence économique locale.
2026, année du basculement
Ce que certains redoutaient depuis des mois est désormais en train de se produire. L’année 2026 marque, selon ce chef d’entreprise, un point de rupture, conséquence directe de l’absence de réponses concrètes de l’État français.
Beaucoup d’entreprises vont se casser la gueule et c’est en train d’arriver
Dans le BTP, l’absence de chantiers et la raréfaction des investissements créent un effet domino. Les entreprises tiennent encore, mais jusqu’à quand ? Derrière cette résistance, il y a une réalité souvent sous-estimée : la capacité de survie exceptionnelle des acteurs locaux, malgré l’absence de soutien structuré.
Les entreprises calédoniennes sont des guerriers, leur résilience est incroyable
Mais cette résilience a ses limites. Sans relance rapide impulsée par l’État, le risque est clair : voir disparaître une partie significative du tissu économique local, avec des conséquences sociales majeures.
Des marchés captés par les multinationales
Autre point de tension : la répartition des grands projets portés ou soutenus par l’État. Alors que des investissements sont annoncés, ce sont principalement des groupes internationaux qui en bénéficient.
Les grands gagnants de la crise, ce sont les multinationales qui récupèrent les marchés
Les petites et moyennes entreprises locales se retrouvent exclues de ces marchés, faute de capacité ou de garanties suffisantes. Une situation aggravée par la frilosité des investisseurs privés, encore marqués par l’instabilité récente et par l’absence de signaux forts envoyés par l’État français.
Résultat : un cercle vicieux où les entreprises locales manquent de chantiers, tandis que les projets existants échappent au tissu économique calédonien.
Une urgence absolue : remettre du travail et de la trésorerie
Face à cette situation, les solutions évoquées sont connues, mais leur mise en œuvre par l’État se fait attendre. Gel des charges, intervention sur les assurances, soutien bancaire, accélération des paiements publics : autant de leviers jugés essentiels à court terme.
On continue de payer nos charges, mais en face il n’y a plus rien qui rentre
Pour cet entrepreneur, la priorité est claire : relancer immédiatement l’activité, sans attendre un éventuel accord politique, mais surtout avec des décisions concrètes venant de l’État français.
On n’a pas le temps d’attendre, on est en train de crever
Il distingue ainsi deux niveaux de relance : une action rapide, que l’État peut enclencher immédiatement pour sauver les entreprises encore debout, puis, dans un second temps, une stratégie plus structurante conditionnée à un accord institutionnel.
L’exil économique comme stratégie de survie
Face à l’absence de perspectives locales et de réponses concrètes de l’État, certains chefs d’entreprise font le choix de se tourner vers l’international. C’est le cas de ce dirigeant, qui a développé une activité à Bali pour préserver son entreprise.
On est allés chercher de l’argent ailleurs parce qu’en Calédonie il n’y en avait plus
Une stratégie risquée, mais assumée, qui permet aujourd’hui de maintenir l’activité et les emplois en Nouvelle-Calédonie. Une illustration concrète de l’adaptation des entrepreneurs, mais aussi du manque d’opportunités sur le territoire.
Un message clair à l’État : passer à l’action
Au-delà des analyses et des constats, le message est limpide : les entreprises n’attendent plus des discussions ni des annonces, mais des actes concrets de l’État français.
Aujourd’hui on a besoin d’une preuve, il faut arrêter de discuter et passer à l’action
Pour cet acteur du BTP, un afflux massif de financements publics décidé par l’État pourrait suffire à relancer la machine, même en l’absence d’accord politique. L’enjeu est désormais celui de la confiance : une confiance que l’État doit reconquérir rapidement s’il veut éviter un effondrement durable.
Car derrière les chiffres et les bilans, c’est bien une question de survie qui se joue pour une partie du tissu économique calédonien.

