Transports à Tahiti : des milliards publics sous surveillance

Deux milliards injectés, des bus neufs… mais un système encore sous perfusion publique.
À Tahiti, le réseau Tere Tahiti progresse, mais sa gestion soulève de sérieuses interrogations.
Un réseau modernisé… mais massivement financé par l’argent public
Le constat est sans appel : le réseau de transport terrestre Tere Tahiti fonctionne aujourd’hui sous perfusion financière.
Selon le rapport d’observations définitives de la Chambre territoriale des comptes, plus de 55 % des recettes du service proviennent directement des contributions publiques.
En 2025, cette participation du Pays devrait dépasser 1,3 milliard de francs CFP par an, un montant considérable pour un territoire insulaire.
À cela s’ajoutent des aides en carburant et des dispositifs de défiscalisation, qui réduisent fortement l’exposition du délégataire au risque économique.
Autrement dit, le modèle repose largement sur l’argent du contribuable, sans que la rentabilité ou l’efficacité du service ne soient pleinement garanties.
Pourtant, des progrès réels ont été enregistrés depuis la mise en place du nouveau contrat de délégation de service public en 2019.
Le réseau couvre désormais l’ensemble de Tahiti et la flotte a été entièrement renouvelée, offrant des bus plus modernes et plus confortables.
Cette modernisation s’inscrit dans une ambition affichée : faire du transport en commun une alternative crédible à la voiture individuelle, dans un territoire marqué par la congestion routière.
Mais derrière ces avancées, la question centrale reste celle de l’utilisation des fonds publics.
Une gestion jugée opaque et un risque de dérive financière
C’est le point le plus sensible du rapport : l’absence de justifications précises sur l’utilisation des financements publics.
La Chambre territoriale des comptes évoque clairement un « risque de surcompensation », autrement dit la possibilité que le délégataire perçoive plus d’argent que nécessaire.
Ce manque de transparence fragilise l’ensemble du dispositif.
Car dans un système aussi fortement subventionné, le contrôle rigoureux des dépenses devrait être une priorité absolue.
Or, pendant plusieurs années, le suivi du contrat a été jugé insuffisant, laissant place à des zones d’ombre dans la gestion financière et opérationnelle.
Depuis 2023, des efforts ont été engagés pour corriger ces dérives.
La Polynésie française a mis en place une stratégie de contrôle renforcée, accompagnée de nouveaux outils d’exploitation déployés en 2025.
Mais pour la juridiction financière, cela ne suffit pas encore.
Elle recommande un renforcement des contrôles, un suivi plus précis des performances et un réexamen des conditions financières du contrat.
En filigrane, une réalité dérangeante apparaît : l’argent public coule à flots, mais les garanties d’efficacité restent encore incomplètes.
Dans un contexte budgétaire contraint, cette situation pose une question de fond : jusqu’où le contribuable doit-il financer un service qui ne tient pas encore toutes ses promesses ?
Un service encore insuffisant pour les usagers du quotidien
Car au-delà des chiffres, la réalité vécue par les usagers reste contrastée.
Malgré les investissements, le réseau Tere Tahiti souffre encore de nombreuses insuffisances : retards fréquents, bus ralentis par les embouteillages, horaires peu fiables et offre insuffisante aux heures de pointe.
Le matin et le soir, le manque de bus se fait particulièrement sentir, avec des lignes saturées obligeant les passagers à attendre le véhicule suivant.
Autre point noir : l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite.
Au moment de l’instruction du rapport, seul un bus sur dix était adapté, un chiffre très éloigné des standards attendus.
Le dernier avenant au contrat, signé en mai 2025, prévoit bien une augmentation du nombre de bus.
Mais sa mise en œuvre dépend d’un facteur critique : le recrutement de conducteurs qualifiés.
Or, le secteur fait face à une pénurie structurelle.
Depuis 2019, aucune formation locale n’a été organisée et de nombreux départs à la retraite sont attendus.
Résultat : le développement du réseau pourrait être freiné par un simple manque de chauffeurs, un problème concret mais révélateur d’une gestion anticipative insuffisante.
Des améliorations sont toutefois visibles, notamment dans le transport scolaire.
Les horaires de ramassage sont mieux adaptés et le confort des véhicules a été amélioré.
Mais là encore, des efforts restent nécessaires, notamment pour les collégiens et lycéens utilisant les lignes régulières.
Au final, le constat est clair : le réseau progresse, mais il reste loin d’un service pleinement performant et attractif.
Pour atteindre les objectifs du schéma directeur des transports collectifs, il faudra aller plus loin : plus de rigueur financière, plus de contrôle et surtout une exigence de résultats à la hauteur des moyens engagés.
Car une chose est certaine : les Polynésiens financent massivement leur réseau de transport… ils sont en droit d’en attendre beaucoup plus.
(Crédit photo : Présidence de la Polynésie française)

