Détroit d’Ormuz : Trump veut son deal à tout prix

ARBITRAGE. Pour ne pas mettre en péril ses négociations avec l’Iran, Trump impose un cessez-le-feu au Liban qui contrarie la stratégie israélienne contre le Hezbollah. Dans ce marchandage global avec les maîtres de Téhéran, l’économie dicte désormais le tempo de la guerre.
Régis Le Sommier 18/04/2026

Donald Trump, à Washington, le 16 avril. POLARIS/STARFACE / © Raeme Sloan
« Israël et le Liban vont entamer un cessez-le-feu de dix jours. » Celui qui fait cette annonce n’est ni le président libanais Joseph Aoun, ni le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou mais Donald Trump. La phrase n’a rien d’anodin. Elle signifie que, pour la première fois depuis des décennies, les États-Unis forcent leur premier allié à renoncer, pour l’instant, à la mission qu’il s’est fixée de mettre un terme aux activités du Hezbollah. Un peu plus tard, Trump enfonce le clou : « Israël va cesser à l’avenir de bombarder le Liban. Les USA leur interdisent de le faire. Ça suffit ! » affirme-t-il.
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Pour quelqu’un qu’on disait manger dans la main de Benyamin Netanyahou, Donald Trump montre plutôt qu’il est prêt à tout pour mettre un terme à « sa » guerre et faire la paix avec l’Iran. Anshel Pfeffer, correspondant de The Economist en Israël, avoue ne pas se souvenir « d’un seul président américain ayant interdit quelque chose à Israël ». La bourse aura eu raison sans doute des projets de Trump de mettre un terme au régime iranien et à son nucléaire. Subitement, l’Iran n’est plus une menace, à quelques semaines d’obtenir l’arme atomique ni un régime réprimant son peuple ni un danger régional voire planétaire. Soudain même, Trump l’affirme : le régime a changé…
Pour une fois, le Liban n’aura pas été qu’une simple variable d’ajustement aux mains de puissances étrangères qui le manipulent. Il figure au premier rang des négociations entre Américains et Iraniens pour arrêter la guerre qui embrase tout le Moyen-Orient depuis le 28 février dernier. Il en est la condition sine qua non. C’est l’Iran qui l’exige. Et si les choses vont au bout, l’Iran ne manquera pas de clamer qu’il a sauvé le Liban. Dès lors, l’objectif fixé par Israël et le gouvernement libanais de désarmer le Hezbollah sera encore bien plus difficile à atteindre. Et l’organisation radicale chiite risque d’en ressortir renforcée.
Mais le cœur du conflit ne se trouve pas à Beyrouth même si le Levant en constitue la vigie. Il se situe au milieu d’une langue d’eau de 39 kilomètres de large. Lorsque Abbas Araghtchi, le ministre des Affaires étrangères iranien, annonce vendredi après-midi que le détroit d’Ormuz sera désormais ouvert à tous les navires pendant la durée du cessez-le-feu, on imagine d’abord qu’il s’agit du cessez-le-feu négocié le 8 avril et qui expirera le 21 entre les États-Unis et l’Iran. Pas du tout. Les Iraniens ont exigé qu’en préambule à la poursuite des négociations figure un cessez-le-feu au Liban. Et c’est Donald Trump qui s’est chargé de l’obtenir.
La bourse a sans doute eu raison de l’obstination
de Trump
Le retour à la stabilité économique ainsi que le salut de la présidence de Donald Trump valent plus aux yeux du président américain que la campagne menée par Israël pour sécuriser sa frontière nord. Dès l’annonce de l’ouverture du détroit par les Iraniens, le prix du baril de brut est en chute libre, signe que les marchés semblent avoir davantage confiance dans les déclarations de Téhéran que dans les menaces suivies de mots doux de Donald Trump. Ce dernier se met à tweeter intensément, à parler beaucoup aux journalistes, trop peut-être. Il est confiant. Il est surtout pressé. « J’irai peut-être moi-même signer l’accord de paix à Islamabad » dit-il sur Fox News. Cela ne l’empêchera pas de clamer qu’il a remporté la victoire. Après tout, le détroit est ouvert et l’accord se rapproche. On évitera de lui rappeler qu’avant la guerre, le détroit l’était aussi…
Un nouveau monde apparaît
Un peu plus tôt dans la journée, Donald Trump avait affirmé que l’Iran était prêt à céder son stock d’uranium enrichi. Faux, répondent en chœur plusieurs sources iraniennes. Sommes-nous une nouvelle fois entrés dans cette espèce de réalité parallèle dans laquelle évolue parfois le président américain ? Nul ne le sait et peu importe. Tout cela, y compris la réponse des Iraniens, révèle l’intensité des négociations en coulisse. Elles sont menées tambour battant par un maréchal pakistanais. Vous savez, un de ceux à la moustache noire autoritaire, l’œil minuscule et la poitrine bardée de médailles. Asim Munir commande les armées de son pays. Trump l’appelle « mon maréchal préféré ». L’homme fort du Pakistan a ses entrées à la Maison-Blanche où il lui est arrivé d’être invité à dîner sans trop de protocole. Une première pour un militaire pakistanais. Il les a non seulement à Téhéran mais aussi à Riyad. Au cours de la semaine écoulée, il aura visité les trois capitales pour négocier d’arrache-pied, aidé dans sa tâche par les Turcs et les Égyptiens.
C’est comme si un nouveau monde se mettait en branle pour présider à ses destinées, plutôt que de s’en remettre au bon vouloir du gendarme américain, comme autrefois à celui du grand frère soviétique. Et l’Iran dans tout ça aura en premier lieu prouvé toute la capacité de nuisance qu’il peut, lorsqu’il est attaqué, déployer sur ses voisins et, par ricochet, sur l’ensemble de l’économie mondiale. « Si le contrôle iranien du détroit persiste pendant des mois, voire des années, comme je le crois possible, il remodèlera radicalement l’ordre mondial au détriment des États-Unis », assure Robert A. Pape, professeur de Sciences politiques à l’université de Chicago.
Il considère que le « blocus sélectif mené à l’aide de drones et de mines » dans le détroit, ajouté à la résilience de l’Iran face à la guerre israélo-américaine « modifie déjà l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale ». Celui qui, en effet, maîtrise le centre de gravité décisif du conflit finit par posséder l’avantage stratégique. Pour la guerre en Ukraine, ce centre de gravité s’appelait la ressource mobilisée et mobilisable. Pour la guerre en Iran, il s’appelle le détroit d’Ormuz. En déclarant vendredi le détroit ouvert à la négociation, les Iraniens ont ajouté qu’ils entendaient bien continuer à prélever la taxe de deux millions de dollars par navire marchand. Donald Trump est-il prêt à l’accepter ? A-t-il même le choix ? Dans sa frénésie de messages vendredi, il a lâché un lapsus révélateur lorsqu’il parle du « détroit d’Iran », à la place du « détroit d’Ormuz »… L’accord final nous donnera une solide indication de ce nouveau rapport de force.
Le pari perdu de Trump
Il nous dira surtout quel sera l’avenir du sujet le plus épineux, celui du nucléaire. Les Iraniens verront-ils leurs avoirs dégelés et les sanctions qui asphyxient leur économie depuis 47 ans levées, en contrepartie d’un fléchissement sur l’uranium ? Il semble que ce soit le but recherché. Tout, en tout cas, montre qu’en dépit des immenses destructions qu’il a subies, l’Iran est d’un point de vue géostratégique dans une position bien meilleure qu’il y a quarante jours au début de la guerre. La Chine semble gagnante elle aussi. Les États-Unis auront bien tenté de lui démontrer par un blocus naval qu’ils avaient les moyens de la priver du pétrole iranien. Le bien plus grave péril qu’Ormuz fait peser sur l’économie du monde aura fait tourner court la démonstration. Car les Chinois avaient anticipé, stockant pour six mois et davantage de réserves d’or noir bien avant que le détroit ne soit fermé.
En accélérant la négociation, Donald Trump semble vouloir éviter aussi que la phase de destruction des infrastructures énergétiques ne soit irrémédiable. Les Saoudiens l’ont alerté à plusieurs reprises à ce sujet. Ils voyaient d’un très mauvais œil le blocus de la marine américaine sur les pétroliers chinois et iraniens, craignant que Téhéran ne se venge sur l’oléoduc est ouest qui actuellement connaît son plus fort débit. C’est par ce tube, qui joint l’est de l’Arabie à la mer Rouge, que transitent en ce moment près de huit millions de barils par jour. Là encore, la fragilité de l’économie mondiale est démontrée. Elle repose sur un tube d’acier de 1 200 kilomètres de long.
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Jouer était trop risqué, même avec un leader comme Trump à la mentalité de courtier de casino. Sans parler des Houthis, diaboliques alliés de l’Iran qui gardent l’entrée de la mer Rouge et promettent de l’interdire à tout navire, créant cette fois-ci non pas le chaos dans les hydrocarbures, mais la panique dans le fret maritime mondial. Bab el-Mandeb, le détroit qui ouvre la mer Rouge, est au conteneur ce qu’Ormuz est au pétrole, une voie d’écoulement majeure.
Bref, les risques que les choses empirent, la pression inédite exercée par Trump sur Israël pour un cessez-le-feu au Liban, les coûts faramineux de la guerre, beaucoup d’éléments montrent aujourd’hui que le conflit touche à sa fin. Nul ne sait ce sur quoi il débouchera. Ce qui est certain, c’est que c’est un tout nouveau monde qui s’annonce. Hier pourtant, les Gardiens de la révolution décidaient brusquement de refermer le détroit d’Ormuz, allant jusqu’à menacer de leurs armes deux pétroliers. Signe, s’il en fallait, que ce sont eux aujourd’hui qui maîtrisent les négociations.

