De Bardella à Attal, la peopolisation de la vie politique a-t-elle encore un sens ?

CHRONIQUE. Jordan Bardella et Gabriel Attal exposent leur vie privée, ravivant une vieille stratégie de communication politique, analyse Arnaud Benedetti, directeur de la « Nouvelle revue politique ». Mais à l’heure d’une défiance record, cette stratégie interroge.
Arnaud Benedetti 22/04/2026

Jordan Bardella et Gabriel Attal. AFP / © Bertrand Guay/Ludovic Marin
C’est tombé coup sur coup. Jordan Bardella d’un côté, Gabriel Attal de l’autre ont voulu révéler des pans de leur vie privée. La question qui se pose est de savoir si les citoyens ont un quelconque besoin de ce type d’information. L’usage de la vie privée à des fins de ressources politiques constitue une vieille antienne de la communication électorale. Le premier à en avoir pensé la pratique est un proche conseiller de John Fitzgerald Kennedy, Joseph Napolitan, qui préconisa au futur président américain la scénarisation de son couple et de ses enfants.
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Entre-temps, la télévision comme média de masse s’est imposée, familiarisant l’image du politique, la dupliquant, la généralisant et, en quelque sorte, la désacralisant. Ce qui se voit fréquemment perd nécessairement de sa distance et, par-delà, de son mystère. L’exposition de la sphère privée visait ainsi à rapprocher et à humaniser la représentation du politique dans une époque où l’écran télévisé en changeait les conditions de la perception. Depuis cet acte fondateur, les démocraties ont pris l’habitude de ce rite de dévoilement, sans que l’on soit en capacité d’en mesurer l’impact sur l’opinion.
Un procédé aussi utilisé par Macron
Pour autant, l’exercice s’impose comme un moment de la vérité du personnage public qui, excipant son intimité conjugale, entend ainsi offrir au corps social cette part personnelle qui en fait un être affectif à l’égal de ceux dont il sollicite les suffrages. Le procédé avait été abondamment utilisé aussi par Emmanuel Macron, s’affichant avec son épouse dans de nombreux magazines à fort tirage de longs mois avant sa déclaration de candidature, pour gagner notamment en notoriété, un levier indispensable pour tout prétendant à l’Élysée.
Pour autant, à l’heure où la crise démocratique ne cesse de s’intensifier, comme le souligne notamment le dernier baromètre du Cevipof mesurant la confiance des Français en leurs responsables politiques (22 % seulement des Français déclarent avoir confiance dans ces derniers), l’opportunité de cette peapolisation interroge non seulement parce que la technique est usée, un tant soit peu grossière, mais parce qu’elle pourrait introduire une forme d'« insoutenable légèreté de l’être » quand jamais les inquiétudes de nos compatriotes n’ont été aussi fortes depuis près d’un demi-siècle.
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Sur fond de tensions géopolitiques, de déclassement social, de divisions communautaristes, la mise en avant de la vie privée tend à accréditer le soupçon d’immaturité pour deux candidats dont la jeunesse est souvent pointée par leurs concurrents comme la marque d’un manque d’expérience qui fragiliserait leur aptitude à occuper la plus haute fonction de l’État.
Car c’est bien la capacité à incarner l’État aussi dans une époque de « gros temps » qui sera exigée du corps social après des années de présidence où la fonction présidentielle, très souvent, aura été malmenée par une personnalisation parfois excessivement dilettante. L’exercice charismatique n’exclut pas la personnalité, mais faut-il encore que cette personnalité, quand l’histoire se remet à gronder, ne se laisse pas distraire et soit en mesure d’étanchéiser entre l’accessoire (le privé) et l’essentiel, l’existentiel même (la charge publique), qui nécessite d’incorporer une transcendance dont la caractéristique consiste toujours à effacer l’individu derrière l’homme d’État.

