Kérosène en feu : le transport aérien mondial face à sa pire crise depuis des décennies

Depuis la fermeture du détroit d'Ormuz par le conflit irano-américain, les compagnies aériennes du monde entier taillent dans leurs programmes de vol. L'été s'annonce comme une saison noire pour les voyageurs.
Vingt mille. C'est le chiffre qui résume à lui seul l'ampleur du séisme. C'est le nombre de vols court-courriers que Lufthansa retire de son programme entre maintenant et octobre, avec l'objectif d'économiser environ 40 000 tonnes métriques de kérosène — 120 vols quotidiens déjà supprimés dès cette semaine sur les six hubs de la compagnie : Francfort, Munich, Zurich, Vienne, Bruxelles et Rome. Le géant allemand n'est pas seul. Il rejoint une vingtaine d'opérateurs qui ont déjà réduit la voilure, dans ce qui ressemble de plus en plus à la pire crise structurelle que le transport aérien ait jamais affrontée.
Ormuz, le verrou qui étrangle le monde
Tout part d'un détroit. Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l'Iran fin février, le détroit d'Ormuz est resté en grande partie fermé aux pétroliers. Ce passage, large d'à peine 33 kilomètres en son point le plus étroit, est pourtant le poumon énergétique de la planète. Il représente environ 40 % des importations européennes de carburant d'aviation — et aucun carburant n'a emprunté cette voie depuis le début du conflit.
La conséquence est arithmétique. Le carburéacteur constitue environ 30 % des coûts totaux des compagnies aériennes selon l'IATA, et son prix a pratiquement doublé depuis le début de la guerre. Un doublement qui s'est traduit presque immédiatement en surcharges, en suppressions de lignes, et en billets plus chers pour des voyageurs qui n'y sont pour rien.
De Ryanair à Air Canada : tout le monde coupe
Ryanair envisage d'annuler jusqu'à 10 % de ses rotations. KLM va supprimer 80 vols aller-retour depuis Amsterdam Schiphol dans les prochains mois, invoquant des liaisons devenues non viables économiquement. Air Transat a annoncé la suppression d'environ 1 000 vols, réduisant sa capacité de 6 % entre mai et octobre. WestJet réduit de son côté sa capacité d'environ 1 % en avril, 3 % en mai et près de 6 % en juin.
Côté surcharges, Air France et KLM ont augmenté leurs tarifs de 100 euros aller-retour en classe économique sur la plupart de leurs vols long-courriers, et de 10 euros sur les vols court et moyen-courriers, y compris Transavia. Au total, selon l'association Transport & Environnement, le coût des vols long-courriers a augmenté de plus de 100 dollars par passager depuis mars 2026.
La fin mai comme ligne rouge
Les experts s'accordent sur une date butoir. Willie Walsh, directeur général de l'IATA, a déclaré que dès la fin du mois de mai, des annulations pourraient survenir faute de carburant — ce qui est déjà le cas dans certaines régions d'Asie. L'Agence internationale de l'énergie, elle, a durci le ton : plusieurs pays européens ne disposent plus aujourd'hui que de moins de vingt jours de couverture en carburant d'aviation — des niveaux jamais vus depuis 2020. Si ce seuil passe sous 23 jours, des pénuries physiques pourraient apparaître dans certains aéroports.
Le géant du voyage organisé TUI a abaissé ses prévisions de bénéfices annuels, invoquant l'incertitude liée à la guerre en Iran. EasyJet et Wizz Air ont également alerté sur l'impact négatif du conflit.
Bruxelles en mode pompier
Face à cette situation, le commissaire européen aux Transports Apostolos Tzitzikostas a confirmé qu'il n'y avait "pas de pénurie à ce jour", tout en annonçant la publication prochaine de lignes directrices pour les compagnies aériennes sur la gestion des créneaux aéroportuaires et des droits des passagers en cas de rupture d'approvisionnement. Une communication qui ne convainc qu'à moitié. Dire qu'il n'y a pas encore de pénurie quand les stocks fondent à vue d'œil, c'est la définition même du déni préventif.
En cas d'annulation, les passagers ont droit à un remboursement intégral sous sept jours ou à un réacheminement. Mais une pénurie liée à un conflit est qualifiée de "circonstance extraordinaire", ce qui exonère les compagnies de toute indemnisation forfaitaire, une subtilité juridique qui risque de faire beaucoup de mécontents cet été.
Le ciel mondial entre dans une zone de turbulences dont personne ne connaît encore la sortie. Et pour les millions de voyageurs qui ont réservé leurs vacances d'été, l'attente est déjà une forme d'anxiété.

