Industrie, défense, cyber, séduction... Comment la Chine espionne la France

Dans les domaines civiles, universitaire ou militaire, Pékin est très actif pour capter les savoir-faire français. Le JDNews vous raconte la méthode de l’empire du Milieu.
Nicolas Cuoco 29/04/2026

Pour espionner la France, le cyber occupe une place importante dans la méthode chinoise. © Illustration générée par l'IA
Fin janvier 2026, à Camblanes-et- Meynac, en Gironde, des habitants signalent des perturbations inhabituelles de leur connexion internet. Très vite, un détail intrigue : dans le jardin d’une maison louée via Airbnb, une imposante parabole d’environ deux mètres, braquée vers le ciel. Alertée, la police intervient. À l’intérieur, les enquêteurs découvrent un dispositif informatique relié à plusieurs antennes, capable de capter des flux satellitaires sensibles, y compris militaires. Deux ingénieurs chinois sont interpellés, mis en examen pour espionnage et placés en détention provisoire.
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Si l’implication des services de renseignement de Pékin se confirmait, l’affaire ne serait pas une première. Car Paris figure parmi les cibles privilégiées du ministère de la Sécurité de l’État (MSE), un appareil tentaculaire fort d’environ 250 000 agents. « La France est une grande puissance économique et le deuxième exportateur d’armes au monde. Elle est capable de construire des sousmarins, des Rafale, des satellites… Cela aiguise les appétits chinois », confie au JDNews Jérôme Poirot, ancien adjoint du coordonnateur national du renseignement à l’Élysée. Dès les années 2010, une note confidentielle tirait la sonnette d’alarme.
En cause : un nombre jugé inhabituel de mariages entre des militaires français basés en Bretagne et des étudiantes chinoises. Sans établir de lien formel avec l’espionnage, le document alimentait les soupçons autour de la technique dite de « l’hirondelle », l’espionnage par séduction. « Quand j’étais en poste, nous avions des informations faisant état d’une forte présence de profils chinois sur l’application Tinder dans l’Ouest de la France », explique Olivier Mas, ancien agent de la DGSE et ex-chef de poste en Asie centrale.
Et pour cause, dans la région bretonne, les cibles sont nombreuses : l’île Longue, base des sous-marins nucléaires, mais aussi des centres de recherche, des start-up et des centaines d’entreprises liées à la défense et au cyber. « Les Chinois sont très actifs contre notre base industrielle et technologique de défense [BITD, NDLR] et cherchent à recruter un maximum d’ingénieurs », confie au JDNews une source du renseignement. La France a-t-elle pris la mesure de la menace ? Avant l’adoption, en 2024, d’une loi contre les ingérences étrangères, un rapport parlementaire de 2023 pointait déjà naïveté et déni face aux actions chinoises.
Pression sur la diaspora chinoise
Pour y remédier, le texte voté prévoit notamment une vigilance accrue des 4 000 entreprises de la BITD. « La Direction du renseignement et de la sécurité de la défense mène désormais des habilitations et des enquêtes pour toute personne qui est susceptible d’accéder aux sites de production », explique au JDNews Sacha Houlié, auteur de la loi. Le député de la Vienne insiste sur la nécessité de mieux former les décideurs publics, les entreprises, ainsi que les acteurs du monde scientifique et universitaire.
« Pékin interpelle des chercheurs français à la fin de colloques, les invite à intervenir dans de grandes universités chinoises, puis peut les faire chanter après les avoir piégés dans les hôtels avec une femme ou un homme… C’est au choix ! » ironise Jérôme Poirot, tandis que Pékin tenterait régulièrement de s’introduire dans des laboratoires de recherche et les universités tricolores. Dans ces lieux, les étudiants chinois peuvent ainsi servir de relais pour capter des savoir-faire français en intelligence artificielle, pharmacie ou énergie, alors que Xi Jinping vise à faire de la Chine la première puissance mondiale d’ici à 2049. « Immiscer des seconds couteaux est une pratique courante pour leurs services », explique Olivier Mas, auteur d’Ombres chinoises.
Selon lui, ces agents peu informés sur la portée réelle de leur mission n’apportent, en cas d’interpellation, que peu d’éléments sur l’organisation des services chinois. Car depuis 2017, l’empire du Milieu s’appuie sur sa loi sur le renseignement national, qui fait de tout ressortissant chinois un potentiel relais du renseignement. Le texte oblige en effet citoyens et entreprises, en Chine comme à l’étranger, à coopérer avec les services de l’État. Pékin s’appuierait également sur sa diaspora, étroitement suivie. « Si une personne d’origine chinoise est mariée à un militaire ou un chercheur et qu’elle a encore de la famille au pays, cela peut constituer un levier de pression… » raconte Jérôme Poirot.
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Pour comprendre le fonctionnement du « rens » de Xi Jinping, les autorités françaises ont identifié une faille : le recrutement d’agents en Afrique. Depuis 2010, Shanghai est devenu le premier partenaire commercial du continent et y déploie des officiers expérimentés pour consolider son influence. « On s’est aperçu qu’ils restaient en poste dans la zone pendant trois ans », relate Olivier Mas. Dans ce contexte, la région est propice au contre espionnage français. « Pour débuter une coopération, on peut proposer jusqu’à 100 000 euros. L’objectif est de comprendre leur organisation et d’évaluer l’ampleur de la menace », explique une source anonyme, soulignant qu’il est plus difficile d’obtenir des informations sur le MSE que sur la CIA ou les services russes.
Enfin, le cyber occupe une place centrale dans la méthode chinoise. « Le niveau de risque politique n’est pas très élevé car le cyber offre un moyen discret, difficilement traçable et à grande échelle d’accéder à des informations critiques », analyse Jérôme Poirot. En siphonnant des données industrielles, scientifiques ou stratégiques, la Chine peut accélérer la reproduction d’innovations clefs et renforcer la compétitivité de ses entreprises. En matière de renseignement, sa méthode privilégie ainsi l’ombre à la lumière.

