Microélectronique : milliards publics, efficacité incertaine

La microélectronique, colonne vertébrale du numérique moderne, concentre aujourd’hui toutes les attentions. Derrière chaque smartphone, chaque véhicule moderne ou infrastructure industrielle, des semi-conducteurs pilotent l’économie du XXIe siècle. Mais si la France et l’Europe affichent des ambitions élevées, la réalité budgétaire et stratégique révèle une autre histoire. Le rapport publié le 21 avril 2026 par la Cour des comptes met en lumière un paradoxe : des milliards d’euros engagés, mais une efficacité encore floue.
Une souveraineté industrielle encore fragile
La production de semi-conducteurs repose sur une chaîne de valeur mondialisée, fragmentée et extrêmement concurrentielle. Aujourd’hui, l’Union européenne ne représente que 7 % de la production mondiale, un chiffre qui souligne une dépendance persistante face aux géants asiatiques et américains. Cette faiblesse est d’autant plus préoccupante que les puces électroniques constituent le cœur de toutes les technologies stratégiques.
Dans ce contexte, l’Europe tente de réagir. Le Chips Act de 2023 vise à porter cette part à 20 % d’ici 2030. Une ambition assumée, mais qui repose encore largement sur des capacités industrielles limitées dans les segments les plus avancés. L’Union européenne conserve néanmoins des atouts : une expertise reconnue dans les équipements industriels, l’automobile et, surtout, la présence d’acteurs majeurs comme STMicroelectronics, fleuron franco-italien.
La France, de son côté, se distingue par un tissu solide de sous-traitants et un pôle de recherche de premier plan. Avec un excédent commercial de 1,8 milliard d’euros en 2024, elle prouve qu’elle reste un acteur crédible. Mais cette position demeure fragile, faute d’une stratégie suffisamment structurée et lisible.
Des milliards d’euros injectés… sans pilotage clair
Entre 2018 et 2025, la filière a bénéficié de 8,7 milliards d’euros d’aides publiques, un effort massif financé principalement par l’État. Sur ce montant, 7,7 milliards d’euros proviennent directement des finances publiques, dont une part significative est liée au crédit d’impôt recherche.
À cela s’ajoutent 715 millions d’euros de fonds européens et 219,5 millions d’euros des collectivités locales, dont l’implication tend à diminuer. En parallèle, l’État a mobilisé 3,6 milliards d’euros via son actionnariat, renforçant encore son rôle central.
Mais, derrière ces chiffres impressionnants, le constat est sévère. Les aides sont jugées peu conditionnées, concentrées sur un nombre limité d’acteurs et, surtout, difficiles à évaluer. L’absence de suivi précis de leur impact sur l’emploi ou sur la souveraineté industrielle constitue un angle mort préoccupant.
Le rapport pointe également une architecture budgétaire complexe, des délais d’attribution trop longs et une gestion administrative lourde. Résultat : une politique industrielle qui manque de lisibilité et d’efficacité, malgré l’ampleur des moyens engagés.
Une stratégie à repenser pour éviter le gaspillage
L’objectif affiché par la stratégie France 2030 est ambitieux : augmenter de 90 % les capacités de production de semi-conducteurs d’ici la fin de la décennie. Mais cette trajectoire repose sur des bases encore fragiles. La Cour des comptes souligne notamment l’absence de cartographie précise de l’offre et de la demande, un outil pourtant essentiel pour orienter les investissements.
Le projet industriel majeur, souvent désigné comme structurant pour la filière, mobilise des montants considérables sans avoir fait l’objet d’une évaluation socio-économique complète. Une lacune qui interroge, alors même que les finances publiques sont sous tension.
Face à ces dérives potentielles, plusieurs recommandations sont avancées. Il s’agit d’abord de clarifier la stratégie nationale, avec des objectifs chiffrés et assumés. Ensuite, de privilégier des dispositifs plus responsabilisants, comme les avances remboursables, plutôt que des subventions sans contrepartie.
Enfin, la nécessité de suivre précisément les retombées économiques des projets soutenus apparaît comme une évidence. Sans indicateurs fiables, impossible de mesurer l’efficacité réelle de la dépense publique.
Au fond, ce rapport pose une question centrale : la France peut-elle encore se permettre une politique industrielle coûteuse sans exigence de résultats ? Dans un monde où la souveraineté technologique est devenue un enjeu de puissance, la réponse ne peut plus être floue.
(Crédit photo : Jens Schlueter/AFP)

