«Chemin de croix» : quand l'audiovisuel public somme la France d’oublier ses mots

TRIBUNE. Naïma M’Faddel revient sur le recadrage d'une candidate ayant employé une expression d'origine chrétienne dans l'émission « Chacun son tour » sur France 2. L'essayiste dénonce une tendance à effacer les traces de notre histoire au nom d’une prétendue neutralité.
Naïma M’Faddel 06/05/2026

Photo d'illustration © Benjamin Polge / Hans Lucas via AFP
Lorsqu’une candidate de l’émission « Chacun son tour », sur France 2, ose employer une expression vieille de plusieurs siècles (« C’est un vrai chemin de croix… »), l’animateur de service public se mue en correcteur idéologique. « Alors euh… d’“étoile” ou de “croissant”, on n’est pas particulièrement attaché à une religion… » réagit l’animateur Bruno Guillon, sourire crispé. Personne n’avait rien demandé. Aucune plainte, aucun lobby, aucune communauté offensée. Juste le zèle spontané d’un animateur qui anticipe ce qu’il imagine être le bon goût progressiste. Ce n’est pas la laïcité républicaine qui parle, c’est le laïcisme : cette idéologie militante qui traite le christianisme comme une tache à effacer de la langue commune.
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La laïcité est la neutralité de l’État. Le laïcisme est une chasse obsessionnelle aux traces chrétiennes, là où d’autres références religieuses bénéficient souvent d’une prudence, voire d’une complaisance, bien plus grande. Le contraste est saisissant et révoltant.
Suivez cette logique jusqu’au bout et la langue devient méconnaissable : plus de bouc émissaire, plus de « jeter la première pierre », plus d’« un ange passe », plus de Graal, plus de Madeleine, plus de « croix et bannière ». « Œil pour œil » deviendrait suspect, « nul n’est prophète en son pays » trop biblique pour l’Assemblée nationale, « à chaque jour suffit sa peine » trop évangélique pour nos élites.
Une purge sélective
Cette purge n’est pas neutre. Elle est sélective et systématique. On retire des crèches des mairies sur décision de justice, on expurge Péguy, Bernanos et Claudel des programmes scolaires, on « contextualise » à outrance les cathédrales dans les musées comme s’il s’agissait de vestiges gênants d’une civilisation honnie. Pendant ce temps, d’autres sensibilités sont traitées avec mille précautions, au nom d’une inclusion qui exclut d’abord la culture majoritaire historique.
Des millions d’immigrés, dont moi-même arrivée sans un mot de français, ont appris cette langue précisément avec ses expressions chrétiennes
La langue française n’est pas une création laïque ex nihilo. Elle est imprégnée de quinze siècles de catholicisme, de latin d’Église, de droit romain et de sagesse populaire. « Chemin de croix », « c’est un calvaire », « porter sa croix », « nom de Dieu ! », « bon sang ! » : ce ne sont pas des slogans religieux imposés, mais les traces vivantes, charnelles, d’une civilisation qui a façonné ce pays.
Des millions d’immigrés, dont moi-même arrivée sans un mot de français, ont appris cette langue précisément avec ses expressions chrétiennes, latines et grecques. Ils s’y sont reconnus non parce qu’ils partageaient tous la foi, mais parce qu’ils en reconnaissaient la profondeur humaine universelle. C’est cette langue pleine d’âme qui les a intégrés, pas une version aseptisée et administrative.
Le droit de se souvenir
Nos élites médiatiques, politiques et culturelles ont honte de cet héritage. Elles gagnent leur vie grâce à une culture qu’elles méprisent, parlent un français impeccable tout en s’acharnant à le vider de son âme. Elles veulent une France sans odeur, sans mémoire, sans racines : une France de consommateurs interchangeables où les mots sont neutres, inoffensifs, sans aspérités ni histoire.
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Le peuple, lui, continue de dire « nom de Dieu ! », « c’est la croix et la bannière » ou « porter sa croix » dans ses cuisines, ses bars, ses ateliers et ses stades. Parce qu’il n’a pas honte de ce qu’il est. Parce qu’il sait, intuitivement, que l’on ne construit rien de solide en reniant ses fondations.
La trahison est là : ceux qui devraient transmettre notre culture en sont les premiers saboteurs. Ils nous invitent à assister, médusés, au lent effacement de l’âme de notre pays. La France n’a pas besoin d’être rééduquée. Elle a juste besoin du droit de respirer, de parler et de se souvenir sans avoir à s’en excuser.

