La guerre invisible qui vise la France

La guerre ne se déroule plus uniquement sur les champs de bataille. Désormais, elle s’infiltre dans les réseaux informatiques, les entreprises stratégiques, les laboratoires de recherche et jusque sur les réseaux sociaux. Face à cette évolution rapide des menaces, la France renforce sa vigilance pour protéger son appareil de défense et préserver sa souveraineté.
Lors d’un point presse du ministère des Armées et des Anciens combattants, le général Aymeric Bonnemaison, directeur de la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), a dressé un constat sans détour : les attaques visant la sphère défense se multiplient, se diversifient et gagnent en sophistication.
L’explosion des technologies accélère les risques
La devise de la DRSD, « Renseigner pour protéger », résume à elle seule la mission du service. Longtemps associée au contre-espionnage militaire, cette structure joue aujourd’hui un rôle beaucoup plus large. Elle est chargée de la protection des forces armées mais aussi de l’ensemble de l’économie de défense française, un secteur devenu une cible privilégiée pour les puissances étrangères, les groupes criminels et certains mouvements idéologiques radicaux.
L’un des principaux défis identifiés par la DRSD concerne l’accélération spectaculaire des innovations technologiques. L’intelligence artificielle, les drones, le cyberespace, les technologies quantiques ou encore les nouveaux systèmes autonomes bouleversent les équilibres stratégiques.
Pour les services de renseignement, cette révolution technologique représente autant d’opportunités que de vulnérabilités. Les innovations développées par les entreprises françaises de défense attirent naturellement les convoitises. Les tentatives de captation de savoir-faire, de vol de données ou de détournement de technologies sensibles se multiplient.
Le général Bonnemaison souligne que le rythme de l’innovation observé sur certains théâtres de guerre, notamment en Ukraine, n’a plus rien de comparable avec celui des décennies précédentes. Les évolutions interviennent désormais à un rythme inédit.
Dans cette compétition permanente, la protection des technologies françaises devient un enjeu de souveraineté nationale. Chaque innovation stratégique constitue potentiellement une cible pour des concurrents étrangers cherchant à réduire leur retard technologique ou à affaiblir les capacités françaises.
La DRSD accompagne ainsi les acteurs de la défense afin d’identifier les vulnérabilités et de renforcer les dispositifs de protection. L’objectif est simple : empêcher que les investissements réalisés par la France ne profitent à des intérêts hostiles.
Une guerre économique qui ne dit pas son nom
Au-delà des aspects purement militaires, les autorités françaises observent également une intensification de la guerre économique.
L’augmentation des budgets militaires dans de nombreux pays a renforcé la concurrence sur les marchés internationaux de la défense. Dans ce contexte, les entreprises françaises évoluent dans un environnement particulièrement agressif.
Les méthodes utilisées dépassent largement la simple compétition commerciale. Certaines opérations visent à affaiblir la réputation d’un industriel, à bloquer des contrats ou à freiner le développement d’une technologie concurrente.
La DRSD se présente aujourd’hui comme un véritable service de renseignement au service de l’économie de défense. Sa mission consiste à détecter les tentatives de déstabilisation avant qu’elles ne produisent leurs effets.
Parmi les risques identifiés figurent les campagnes de discrédit, l’instrumentalisation de normes administratives ou encore les tentatives d’acquisition indirecte de technologies sensibles.
Les autorités françaises considèrent désormais que la puissance industrielle et technologique constitue un élément essentiel de la souveraineté nationale. Défendre les entreprises stratégiques revient donc à défendre les intérêts du pays.
Cette approche traduit une prise de conscience croissante : les affrontements économiques peuvent aujourd'hui avoir des conséquences comparables à celles de certains conflits militaires.
Espionnage, drones et désinformation : la menace se généralise
La liste des menaces recensées par la DRSD ne cesse de s’allonger.
Les opérations de repérage autour des sites sensibles se multiplient. Les survols de drones connaissent également une progression significative. Selon les chiffres communiqués par le général Bonnemaison, ces incidents ont doublé en 2025 par rapport à l’année précédente.
Les vols de matériel informatique représentent une autre source de préoccupation. Un ordinateur portable, un téléphone professionnel ou une simple clé de stockage peuvent contenir des informations stratégiques d’une valeur considérable.
Les réseaux sociaux sont également devenus un terrain privilégié pour les opérations d’approche. Certains acteurs cherchent à entrer en contact avec des personnels sensibles afin d’obtenir des renseignements ou de préparer des opérations plus complexes.
Parallèlement, les campagnes de désinformation gagnent en ampleur et en efficacité. Grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, il devient de plus en plus difficile de distinguer une information authentique d’un contenu manipulé.
Fausses vidéos, faux témoignages, voix synthétiques et images truquées peuvent désormais être produits à grande échelle avec des moyens limités.
Cette évolution fragilise la confiance du public et complique le travail des institutions. Elle constitue l’un des défis majeurs des prochaines années.
Le sabotage représente lui aussi une menace croissante. Certaines actions revendiquées par des groupes d’ultragauche ont déjà ciblé des entreprises liées au secteur de la défense.
Les services de renseignement observent également le recours accru à des intermédiaires recrutés sur Internet. Ces individus peuvent être utilisés pour réaliser des actes malveillants sans toujours connaître l’identité réelle des commanditaires.
Cette stratégie permet aux instigateurs de brouiller les pistes et de compliquer les enquêtes.
Face à cette multiplication des risques, la DRSD s’appuie sur une méthode globale d’évaluation des menaces reposant sur cinq axes : terrorisme, espionnage, sabotage, subversion et crime organisé.
L’objectif est d’anticiper plutôt que de subir. Pour cela, le service développe notamment des exercices de type « Red Teaming », qui consistent à adopter le point de vue d’un adversaire afin d’identifier les failles potentielles d’une organisation.
Les résultats permettent ensuite de mettre en place des mesures correctives adaptées, qu’il s’agisse d’audits, de contrôles de sécurité, de formations ou d’actions de sensibilisation.
Car au-delà des technologies et des procédures, la première ligne de défense reste souvent l’humain. Selon le directeur de la DRSD, près de 80 % des compromissions trouvent leur origine dans de simples négligences.
Un mot de passe mal protégé, un courriel suspect ouvert trop rapidement ou une information partagée sans précaution peuvent suffire à créer une faille majeure.
Dans un contexte marqué par la montée des tensions internationales, la France entend donc renforcer sa résilience. Le message envoyé par les autorités est clair : la sécurité nationale ne repose plus seulement sur les armées, mais sur la vigilance de tous les acteurs participant à la protection des intérêts stratégiques du pays.
Entre espionnage, guerre économique, sabotage et manipulation de l’information, la bataille pour la souveraineté se joue désormais autant dans l’ombre que sur le terrain.
(Crédit photo : Thomas Goisque pour Le Figaro Magazine)

