Non-lieu de la CCAT : Nouméa a brûlé, mais personne n'aurait rien fait

Quatorze morts, des quartiers entiers réduits en cendres, des milliards de francs partis en fumée et au bout de deux ans d'instruction, pas un responsable. Le non-lieu général accordé à Christian Tein et aux militants de la CCAT a tout d'un déni infligé aux victimes. Reste une question que la justice n'a pas voulu trancher : qui a mis le feu ?
On voudrait nous faire croire que le chaos de mai 2024 est tombé du ciel. Que les barrages, les pillages, les incendies coordonnés, les commerces rasés et les vies fauchées seraient le produit d'une génération spontanée, sans organisateurs, sans stratèges, sans personne pour en répondre. C'est, en substance, ce que dit l'ordonnance de non-lieu rendue le 5 juin par les juges d'instruction parisiens en faveur des quatorze mis en examen de la Cellule de coordination des actions de terrain, dont son chef de file, aujourd'hui président du FLNKS.
Une décision qui efface les victimes
Le procédé a de quoi heurter. Le territoire a vécu des semaines d'effondrement de l'ordre public, avec un bilan que personne, sur le Caillou, n'a oublié : des familles endeuillées, des gendarmes tombés, des entreprises anéanties, des quartiers que l'on reconstruit encore. Et la réponse judiciaire, deux ans plus tard, tient en une formule glaçante : il n'y aurait lieu de poursuivre quiconque. Le mot a un sens cruel pour ceux qui ont tout perdu. Une catastrophe sans auteur, c'est une catastrophe sans justice.
Que la CCAT n'ait pas, aux yeux des magistrats, « préparé » les violences au sens pénal le plus strict ne change rien à une évidence politique : c'est elle qui a structuré la mobilisation, organisé les actions de terrain, entretenu un climat de tension permanent dans les semaines qui ont précédé l'embrasement. On ne lance pas une dynamique de rupture frontale avec l'État sans en assumer une part de responsabilité quand elle dégénère. La distinction entre le geste et le climat qui l'a rendu possible, le droit la fait. La morale, beaucoup moins.
Quand l'incompétence du parquet offre l'impunité
Le plus troublant n'est peut-être pas la décision elle-même, mais la manière dont l'accusation s'est effondrée. Le juriste Eric Descheemaeker, voix régulière du camp non-indépendantiste, le souligne sans ménagement : le parquet de Paris n'a tout simplement pas déposé ses réquisitions dans le délai légal de trois mois courant depuis la clôture de l'instruction. Il aurait laissé filer le calendrier, annonçant vouloir s'y atteler en juillet, soit trop tard.
Autrement dit, l'État a peut-être perdu cette bataille avant même de la livrer. Son appel, annoncé dans la foulée, ressemble dès lors moins à une stratégie qu'à un aveu d'échec déguisé. Et c'est là que le scandale prend toute sa dimension : si la vérité judiciaire n'a jamais pu être établie au fond, c'est aussi parce que ceux qui devaient la défendre ont bâclé leur travail. Les victimes paient deux fois une fois pour les violences, une fois pour la négligence de l'appareil censé les venger.
Un signal désastreux à trois semaines des urnes
Le calendrier achève de donner le vertige. À trois semaines des provinciales du 28 juin, le non-lieu offre au FLNKS un trophée politique inespéré et une arme de campagne : celle de la victimisation. Le récit de l'« acharnement judiciaire » va tourner en boucle, là où la question des responsabilités dans la pire crise qu'ait connue la Nouvelle-Calédonie moderne reste, elle, soigneusement enterrée.
Reste l'appel. Il dira si la justice française accepte de regarder en face ce qu'une partie du pays a vécu comme une insurrection, ou si elle préfère solder le dossier au plus vite. En attendant, le Caillou est sommé de tourner la page d'un drame dont on lui explique, désormais, qu'il n'aurait eu aucun coupable.

