Sur les routes calédoniennes, la mort attend au virage

Ils sont une cinquantaine à avoir répondu à l'appel à témoins. Cinquante histoires. Cinquante fractures de vie. Jérôme Roumagne n'a pu en retenir que trois. Trois destins pour incarner ce que les statistiques n'arrivent pas à dire : ce que ça fait, vraiment, quand la route brise tout.
Sortie de Route, documentaire de 52 minutes produit par Studio4x4 et Maydia Production, sera diffusé sur Nouvelle-Calédonie La 1ère. Ce n'est pas un film sur la sécurité routière. Ce n'est pas une campagne de prévention habillée en images. C'est autre chose. C'est le portrait de gens ordinaires happés par l'irréparable, et qui ont accepté de le raconter devant une caméra.
Laurence. Jade. Virginie.
Laurence a perdu son fils. Un accident insensé. Le genre qu'on ne comprend pas, qu'on n'explique pas, qu'on ne digère jamais vraiment. Elle témoigne avec cette dignité particulière des mères qui ont survécu à l'impossible, et qui portent le deuil comme une seconde peau.
Jade avait à peine l'âge d'être majeure quand elle a été projetée entre la vie et la mort. Elle en est revenue. Mais "en revenir" ne veut pas dire reprendre là où on s'était arrêté. Ça veut dire reconstruire, centimètre par centimètre, une existence que tout a failli emporter.
Virginie, elle, ne portait pas sa ceinture. Un geste anodin, celui qu'on remet à la prochaine fois, celui qu'on juge superflu sur un trajet court. Elle est aujourd'hui hémiplégique. Sa vie d'avant, pleine de promesses selon le réalisateur, est devenue un combat quotidien contre son propre corps.
Trois femmes. Trois accidents. Trois façons différentes de survivre à ce que la route laisse derrière elle.
Ce que le réalisateur a vu
Jérôme Roumagne n'est pas un inconnu du documentaire calédonien. Diplômé du 3iS, il a commencé sa carrière comme assistant réalisateur sur des longs-métrages hexagonaux, avant de revenir sur le Caillou avec une caméra et des sujets qui dérangent, violences intrafamiliales, soumission chimique avec Black Out. Il sait filmer ce qu'on préfère ne pas regarder.
Avec Sortie de Route, il dit avoir été frappé par une évidence simple et brutale : dans la majorité des accidents mortels en Nouvelle-Calédonie, les victimes ne portaient pas leur ceinture. Un geste. Quelques secondes. La différence entre rentrer chez soi et ne jamais rentrer.
Ce constat l'a révolté. Pas seulement en tant que réalisateur en tant que Calédonien.
L'inaction comme toile de fond
Le documentaire ne s'arrête pas aux témoignages. Il pose, en filigrane, une question politique que le réalisateur formule sans détour : nos élus ont-ils baissé les bras ? La mortalité routière en Nouvelle-Calédonie est "alarmante", dit-il. Le sujet est "complexe". Trop complexe, visiblement, pour être vraiment traité.
Roumagne refuse pourtant de tomber dans le fatalisme. Son message est clair : le changement ne viendra pas d'en haut si les Calédoniens n'agissent pas d'eux-mêmes. On n'attend pas une loi pour boucler sa ceinture. On n'attend pas un décret pour ne pas prendre le volant après avoir bu.
Ce sont les enfants du pays qui meurent sur les routes. C'est lui qui le dit. Et après avoir visionné ce documentaire, il sera difficile de l'entendre sans y penser la prochaine fois qu'on démarre le moteur.
Sortie de Route, un film de Jérôme Roumagne. Coproduction Studio4x4 / Maydia Production, avec la participation de Nouvelle-Calédonie La 1ère, le soutien du FSAC NC et du CNC. Durée : 52 minutes.

