La CCAT a-t-elle enterré la lutte ?

Deux ans après le déchaînement de mai 2024, la Cellule de coordination des actions de terrain a appelé à se mobiliser ce 13 mai. Sur le papier, un moment de vérité. Dans la rue, un constat : quelques centaines de fidèles dispersés du Grand Nouméa aux îles. La désaffection n'est plus un signal faible, c'est un verdict. Et il pose une question que beaucoup, à gauche comme à droite, redoutent de formuler : et si l'UC-CCAT, à force de jouer le pourrissement, avait fini par tuer la cause qu'elle prétendait défendre ?
Vallée-du-Tir, fin de saison
Le décor est connu : drapeaux, minute de silence, lecture des noms des jeunes tués pendant l'insurrection, déclarations martiales sur un combat « qui n'est pas terminé ». Tous les ingrédients d'une liturgie militante bien rodée. Sauf qu'il manque l'essentiel : la foule. Le Haut-commissariat parle d'à peine plus de 250 personnes cumulées sur l'ensemble du territoire, en additionnant Nouméa, Pouébo, Ponérihouen, Lifou et quelques autres points de rassemblement. Deux cents environ à la Vallée-du-Tir, là où, il y a deux ans, des quartiers entiers basculaient en quelques heures. La comparaison est cruelle, mais elle s'impose. La CCAT mobilise désormais comme une amicale, plus comme une force politique.
Ce n'est pas un accident. La trajectoire descendante des manifestations de la CCAT s'observe depuis 2025. Chaque rassemblement, chaque marche, chaque opération « 13 du mois » a vu fondre le noyau dur. La structure tourne en circuit fermé, fidèles contre fidèles, slogans contre slogans, sans plus parvenir à élargir son audience. Les « invisibles » dont elle prétendait porter la voix en mai 2024 ne sont, manifestement, plus au rendez-vous.
Le verdict des municipales
Si la rue avait pu laisser planer un doute, les urnes l'ont dissipé. Les municipales de mars 2026 ont infligé à l'Union calédonienne une série de défaites qui dépassent la simple alternance locale. Koné, chef-lieu de la province Nord, échappe aux indépendantistes pour la première fois depuis plus de soixante ans, emportée par une liste sans étiquette devant l'UNI-Palika et le maire UC sortant. Canala, fief historique de Gilbert Tyuienon, membre du gouvernement et figure de l'UC, bascule au profit d'une liste fusionnée. D'autres communes encore changent de main ou voient l'UC reculer. À Pouébo, c'est carrément le Palika qui arrache la mairie à l'Union calédonienne. Ce ne sont pas des défaites comptables, ce sont des messages.
Le plus intéressant n'est pas que l'UC perde, c'est où vont les voix qui la quittent. Une partie part vers des listes citoyennes ou apolitiques, ces fameuses « troisièmes voies » qu'on disait condamnées par la polarisation post-insurrection. Une autre part vers le Palika. Et là, le signal est politiquement détonant. Paul Néaoutyine conserve Poindimié pour un septième mandat, l'UNI résiste, parfois progresse. Or le Palika, faut-il le rappeler, est un parti indépendantiste. Il ne renonce à rien sur le fond. Mais il a pris ses distances avec la CCAT dès les mois qui ont suivi l'insurrection, refusé la stratégie du pourrissement, choisi la table de négociation plutôt que les barrages. Et ce sont ces indépendantistes-là, ceux qui assument leurs convictions sans les transformer en cocktail Molotov, que les électeurs récompensent.
Quand la posture tient lieu de programme
C'est la grande leçon, et elle est rude pour l'UC-CCAT. La violence comme stratégie a un effet de souffle court. Le temps que les barrages tombent, que les commerces incendiés mesurent leurs pertes, que les familles enterrent leurs morts, que les emplois disparaissent par milliers. Et puis arrive le moment où il faut rendre des comptes. Non pas devant l'État jacobin, le bouc émissaire commode, mais devant les siens. Devant ces tribus, ces quartiers, ces militants qui ont cru, qui ont suivi, et qui regardent aujourd'hui le paysage : une économie en lambeaux, un tissu social déchiré, des centaines de jeunes sous le coup de procédures judiciaires lourdes, et un dossier institutionnel qui n'a pas avancé d'un mètre dans le sens souhaité.
Les chiffres sont têtus. Quatorze morts par balle, plus de 240 milliards de francs de dégâts, des quartiers entiers à reconstruire, une jeunesse kanak dont une partie part en prison plutôt qu'à l'usine. Tout cela pour quoi ? Pour un projet de loi constitutionnelle finalement rejeté par l'Assemblée nationale en avril 2026, mais remplacé par une ouverture partielle du corps électoral que le gouvernement Lecornu pousse désormais par voie organique. La CCAT s'est battue contre une porte, et pendant qu'elle s'épuisait à la défoncer, on lui en a ouvert une autre, plus large, juste à côté.
La fabrique des fossoyeurs
Mars-avril 2024 : on chauffe les foules. Mai 2024 : on laisse la rue parler, et la rue brûle. Au sortir de l'insurrection : on assume, on revendique, on parle de « combat révolutionnaire ». 2025 : on s'enferme dans la posture, on multiplie les rassemblements rituels, on appelle à la libération de Christian Tein. Mars 2026 : on perd Koné, Canala, Pouébo. Mai 2026 : on commémore avec deux cents personnes dans un parking. La séquence est limpide. Elle raconte la trajectoire d'une organisation qui a confondu radicalité et stratégie, militantisme et nihilisme, lutte et mise en scène de la lutte.
Le pire, pour l'UC-CCAT, n'est même pas d'avoir perdu des bastions. C'est d'avoir abîmé la cause indépendantiste elle-même aux yeux d'une partie de ses électeurs naturels. Les Calédoniens qui se reconnaissent dans l'aspiration à l'émancipation existent toujours, mais ils ne veulent plus signer un chèque en blanc à ceux qui leur ont vendu mai 2024 comme un grand soir et leur ont livré une crise économique de longue durée. Le Palika l'a compris. L'UC, visiblement, pas encore.
Vers le 28 juin
Les provinciales arrivent le 28 juin. Six semaines pour la CCAT et l'UC pour démontrer qu'elles existent encore politiquement, pas seulement symboliquement. Désiré Tein le dit lui-même : il faut « se montrer ». Tout est dans cet aveu. Quand un mouvement en est réduit à clamer qu'il existe, c'est généralement que la question commence à se poser sérieusement. Et la réponse, cette fois, ne se jouera pas sur des barrages. Elle se jouera dans les isoloirs, où la sanction est plus silencieuse que les pneus brûlés, mais infiniment plus durable.
Toute lutte est légitime quand elle repose sur des convictions partagées par ceux qu'elle prétend représenter. Quand les convaincus désertent, ce n'est plus une lutte, c'est une nostalgie. Reste à savoir si l'UC-CCAT acceptera de regarder ce miroir, ou si elle préférera, encore une fois, accuser l'État, les médias, les loyalistes, le Palika, et tous ceux qui ne suivent pas le mouvement. À ce stade, la liste des coupables désignés est devenue plus longue que celle des militants présents un 13 mai.

