Le patron calédonien remet le couvert et alerte sur un secteur privé exsangue
Déjà passé sur nos antennes en duplex depuis Bali il y a deux mois, Hugo Vilebesset reprend la parole. Le chef d'entreprise du bâtiment, partagé entre la Nouvelle-Calédonie et l'Indonésie, dresse un constat encore plus sombre qu'au printemps. Chantiers captés par les multinationales, délais de paiement publics qui s'étirent au-delà de six mois, fonctionnaires déconnectés de la réalité du privé : pour lui, le tissu économique local s'effondre dans l'indifférence des décideurs. Et il prévient, la chute des petites structures entraînera mécaniquement celle de tout l'édifice.
Deux mois plus tard, c'est pire
Quand il s'était exprimé depuis Bali, l'entrepreneur évoquait déjà un climat dégradé et une stratégie d'expatriation assumée pour sauver son entreprise. Deux mois plus tard, le diagnostic ne s'est pas amélioré. Les promesses de reconstruction sont restées lettre morte, la consommation est atone, les chantiers privés à l'arrêt. Le moral des entrepreneurs locaux a continué de glisser, et l'attentisme s'est installé comme une routine paralysante.
Tous les espoirs de reconstruction ou de reprise immédiate ont été anéantis. Là, c'est le néant total, soyons honnêtes.
Quand les multinationales raflent 80 % des chantiers
Le chef d'entreprise pointe une dérive structurelle qui fragilise les acteurs 100 % locaux : la concentration massive des marchés entre les mains de grands groupes extérieurs. Selon son estimation, près de huit chantiers sur dix échapperaient désormais aux entreprises calédoniennes. La raison ? Une trésorerie quasi inépuisable côté multinationales, là où les patrons locaux doivent jongler chaque mois pour boucler leurs salaires. Résultat, les donneurs d'ordres privés, par souci de sécurité, se tournent les yeux fermés vers les groupes nationaux ou internationaux.
Les multinationales ont réussi à capter la majorité des chantiers qui sortent. Si je dis 80 %, je ne suis pas loin de la vérité.
L'Autorité de la concurrence, dont la mission devrait pourtant être de protéger les acteurs locaux face à ces déséquilibres, est aux abonnés absents dans le secteur du bâtiment. Une absence d'autant plus mal vécue que les petites structures n'ont, elles, aucun marché de repli en dehors de la Nouvelle-Calédonie.
Marchés publics : l'enfer des délais de paiement
Privées de commandes privées, beaucoup d'entreprises se sont rabattues sur la commande publique. Mais le remède s'est révélé pire que le mal. Les délais de paiement de la sphère publique calédonienne explosent, certaines entreprises voyant des centaines de millions de francs CFP rester dehors pendant plus de six mois. Une situation intenable pour des structures qui doivent honorer leurs charges et leurs salaires avec une régularité de métronome.
Hugo Vilebesset s'insurge contre le décalage entre le discours rassurant de certains responsables et la réalité du terrain. Quand Xavier Benoist, président de la Cafat et figure du débat économique local, évoque une survie possible sur six mois, l'entrepreneur juge l'horizon bien plus court.
Xavier Benoist parle de faire survivre les entreprises sur les six prochains mois. Moi, je pense qu'il faut parler de deux semaines, voire de quelques jours pour certaines.
Le public ne survivra pas sans le privé
L'avertissement adressé aux fonctionnaires et décideurs publics est frontal. Pour le patron, beaucoup ignorent que leurs salaires reposent entièrement sur les charges, cotisations et impôts payés par un secteur privé exsangue. Si la machine économique cale durablement, c'est tout le modèle social calédonien qui s'effondrera, y compris la fonction publique territoriale, dimensionnée à un niveau qui interroge depuis des années.
Ce que ces gens-là ne comprennent pas, c'est que sans le privé, ils vont mourir.
Le raisonnement est mécanique. Les entreprises créent de la valeur, paient des charges, alimentent les caisses publiques. Quand la création de valeur se grippe, et elle est aujourd'hui plus que grippée, la circulation monétaire s'arrête. Les recettes fiscales suivront, avec un effet retard que beaucoup sous-estiment encore.
Bali, deux ans après : le pari qui le maintient à flot
Quand il s'était confié en duplex au printemps, Hugo Vilebesset défendait déjà son choix d'avoir ouvert une activité à Bali. Deux ans après cette décision, le verdict est sans appel : sans l'indonésien, l'entreprise serait morte. C'est l'activité balinaise qui paie aujourd'hui les salaires en Nouvelle-Calédonie, qui maintient la structure locale debout, qui évite les licenciements. Et qui éclaire d'un jour cru ce que vivent des dizaines de patrons calédoniens condamnés, eux, à n'avoir que le Caillou comme marché.
Heureusement qu'on est partis sur Bali. Sinon, juste avec la Calédonie, on serait morts.
Un appel à la simplification et à la confiance
Au-delà du constat, Hugo Vilebesset porte un message politique clair. Il faut alléger la machine administrative et faire confiance aux entrepreneurs. Trop de couches intermédiaires, trop de régulations, trop de filtres qui coûtent de l'argent sans produire de valeur. Dans une économie à terre, l'urgence n'est pas d'ajouter de la complexité mais de remettre l'argent en circulation, de débloquer les projets dormants et de protéger ce qui peut encore l'être du tissu local.
Le chef d'entreprise plaide aussi pour un règlement rapide des questions institutionnelles, dont l'enlisement nourrit l'attentisme des investisseurs privés et de l'État. Près de trente ans après les accords de Nouméa, il refuse l'idée de léguer le problème à la génération suivante.
Si on ne traite pas le problème maintenant, on le délègue à nos enfants ou à nos petits-enfants.
À six semaines des provinciales du 28 juin, l'entrepreneur n'attend plus grand-chose des discours. Il regarde les bulletins de salaire de ses équipes, l'agenda des chantiers, et le carnet de commandes qui se vide. Et il pose, en creux, la seule question qui vaille pour la prochaine mandature : qui sera capable de comprendre ce qu'est réellement une entreprise privée, avant qu'il n'en reste plus une à sauver ?

