Sept ans après le hold-up manqué, le FLNKS rejoue la même partition en province Sud

Christian Tein tend la main au « centre » non-indépendantiste. Derrière la formule diplomatique, c'est exactement le scénario de mai 2019 qu'il s'agit de reproduire : prendre la province Sud par addition de voix, contre le choix majoritaire de ses électeurs. Sauf que cette fois, le piège est annoncé en amont du scrutin. Encore faut-il que les Calédoniens veuillent bien le voir.
Le souvenir d'un coup qui a failli passer
Remontons au 17 mai 2019, dans l'hémicycle de la Maison bleue. Quarante sièges à pourvoir, une majorité absolue à atteindre. L'Avenir en confiance, conduit par Sonia Backès, arrive en tête avec vingt élus. Calédonie Ensemble en obtient neuf, le FLNKS sept, l'Éveil océanien quatre. Sur le papier, l'addition est cruelle pour les loyalistes : vingt sièges, c'est la moitié exacte, pas la majorité. Et en cas d'égalité, c'est le candidat le plus âgé qui l'emporte.
Ce que la nuit précédente a vu s'écrire chez Philippe Gomès, l'histoire récente l'a documenté. Roch Wamytan pour le FLNKS, Milakulo Tukumuli pour l'Éveil océanien, et la direction de Calédonie Ensemble : un accord scellé entre indépendantistes, autonomistes et formation communautaire wallisienne, pour priver la liste arrivée en tête de la présidence de la province la plus peuplée, la plus riche, la mieux dotée du territoire. La distribution des postes était calée. Les vice-présidences réparties. Le calcul, imparable arithmétiquement.
Deux élus qui font tout dérailler
Et puis quelque chose grippe. Deux noms, deux signatures sur la liste Calédonie Ensemble : Nicolas Metzdorf et Nina Julié. À quelques minutes du vote, ils refusent. Ils refusent qu'une province dont les électeurs ont massivement voté loyaliste soit présidée grâce aux voix indépendantistes. Ils refusent l'arrangement de cabinet contre l'arithmétique des urnes. Ils refusent et, en refusant, ils font sauter le verrou. Sonia Backès est élue au second tour avec vingt-trois voix, l'Éveil océanien finissant par basculer. Quelques jours plus tard, les deux dissidents quittent Calédonie Ensemble pour fonder Générations NC.
Cet épisode n'est pas une anecdote de chroniqueur. C'est la matrice de toute la décennie qui a suivi. La radicalisation du clivage entre loyalistes assumés et autonomistes accusés de jouer double jeu, la fracture durable au sein du camp non-indépendantiste, la méfiance qui ne quitte plus la Maison bleue : tout part de cette tentative avortée.
Les mêmes acteurs, le même plan, sept ans plus tard
Vendredi 15 mai, dans le QG du FLNKS à Nouméa, Christian Tein a tenu sa conférence de presse de rentrée politique. Six semaines avant le scrutin du 28 juin, le Front annonce sa participation, sans tête de liste encore, mais avec une ligne stratégique limpide. Le mouvement indépendantiste n'exclut pas de mettre en place des listes d'ouverture, en particulier en province Sud. Le président du FLNKS appelle à un rapprochement avec ce qu'il nomme pudiquement « le centre ». Traduction : tout ce qui n'est pas étiqueté loyaliste dur, tout ce qui se prétend « ni pour ni contre l'indépendance », tout ce qui pourra fournir les voix d'appoint.
Le diagnostic du FLNKS est mathématique. Avec le corps électoral gelé que les indépendantistes ont défendu pied à pied à Paris, l'arithmétique provinciale leur reste favorable dans le Sud à condition d'agréger. Seuls, ils ne prennent pas la province. Avec des alliés du « centre », ils peuvent rejouer le coup de 2019 — cette fois sans Metzdorf ni Julié pour faire dérailler la mécanique, puisque tous deux sont passés depuis longtemps chez les Loyalistes.
Christian Tein, l'avocat du « scrutin sincère »
L'ironie du moment, c'est l'enrobage. Le président du FLNKS, dont le retour en Calédonie en décembre dernier a été précédé d'une pétition recueillant plus de 13 000 signatures opposées à ce retour à raison de son rôle présumé dans la coordination des troubles de mai 2024, se pose désormais en garant du « scrutin sincère ». L'homme qui dirige un Front lui-même contesté par deux de ses propres composantes — le Palika et l'UPM ayant refusé de reconnaître son élection en août 2024 — donne des leçons de démocratie. L'homme dont le mouvement a juré pendant des mois que « Bougival, c'est niet » plaide aujourd'hui pour des règles « impartiales ». Tout est dans le tempo : on rejette ce qui ne sert pas, on invoque ce qui sert, et on appelle ça une ligne politique.
Le piège tendu aux électeurs du « ni-ni »
C'est ici que le piège se referme. Dans six semaines, des listes vont solliciter le vote des Calédoniens en jurant être « ni pour ni contre l'indépendance », en se présentant comme une troisième voie, un centre raisonnable, une alternative aux deux camps historiques. Certaines seront sincères dans cette posture. Mais l'arithmétique post-scrutin est implacable : si elles refusent l'alliance loyaliste et acceptent de discuter avec le FLNKS, leurs voix iront mécaniquement, le 4 juillet au matin dans l'hémicycle, à un président soutenu par Christian Tein.
Voter « centre » le 28 juin, dans la configuration annoncée, ce n'est pas voter contre le clivage. C'est voter pour qu'il bascule du bon côté pour les indépendantistes. C'est offrir au FLNKS la province Sud que ses électeurs ne lui ont jamais donnée et ne lui donneront pas davantage cette fois. Le calcul est simple, la conséquence l'est tout autant.
Le legs de mai 2024 plane sur le vote
On ne peut pas non plus faire comme si rien ne s'était passé. Le territoire sort à peine d'une insurrection qui a fait quatorze morts, mis à genoux des pans entiers de l'économie calédonienne, brûlé des centaines de commerces et d'entreprises, et précipité des milliers de Calédoniens dans le chômage ou l'exil. La CCAT, dont Christian Tein était porte-parole, est au cœur du dossier judiciaire. Confier la province la plus peuplée à une majorité dont le FLNKS serait la cheville ouvrière, dix-huit mois après ces événements, ce n'est pas un détail symbolique. C'est un message politique d'une portée considérable, à la veille de la séquence institutionnelle ouverte par le rejet de la réforme constitutionnelle et la reprise en main du dossier par Sébastien Lecornu.
Reste à savoir si l'histoire bégaie ou apprend
Sept ans, jour pour jour, après que deux jeunes élus aient fait dérailler l'opération, la même opération se prépare avec les mêmes opérateurs, dans une configuration électorale comparable et un climat infiniment plus tendu. Les Calédoniens du Sud ont la lucidité que leur procure l'expérience récente. Ils savent désormais ce que valent les promesses de « centrisme », les engagements de « modération », les mains tendues à géométrie variable. Ils savent ce que ces voix-là, une fois additionnées dans l'urne du second tour, deviennent dans la pratique provinciale.
Le 28 juin ne sera pas un scrutin technique. Ce sera le moment où le territoire décide s'il veut, ou non, livrer sa province la plus stratégique à un cartel composé contre la majorité de ses électeurs. Et il faudra peut-être se souvenir d'une phrase qu'on attribue à Einstein, et qu'aucune crise politique n'a démentie : un pays ne se perd pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui les regardent faire sans bouger.

