Pour services rendus… ?

Les Calédoniens connaissent le mécanisme. Il est ancien, rodé, et fonctionne dans les deux sens. Paris a besoin de quelqu'un. Quelqu'un a besoin de Paris. On s'arrange. On ne le dit pas. Tout le monde comprend.
En revanche, ce qui est nouveau avec les macronnistes, c'est que ça se voit.
Trois semaines. Deux récompenses.
Le 28 avril 2026, Vaimu'a Muliava dépose avec Veylma Falaeo et Milakulo Tukumuli trois déclarations individuelles de départ de l'intergroupe Éveil Océanien-Calédonie Ensemble au Congrès de Nouvelle-Calédonie. Même jour, même mouvement. Conséquence immédiate et mécanique : CE n'a plus les six membres nécessaires pour constituer un groupe. Calédonie Ensemble - le parti de Philippe Gomès, déjà fragilisé par sa condamnation et son inéligibilité - est institutionnellement dissous au boulevard Vauban.
Fin avril, par arrêté de la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou, Vaimu'a Muliava est nommé parmi les huit représentants ultramarins au Conseil économique, social et environnemental national. Poste de cinq ans. Indemnités, résidence, billets d'avion Paris-Nouméa. Le Chien Bleu, qui suit le dossier depuis 2025, chiffre les avantages autour de plusieurs centaines de milliers de francs.
Anomalie notée à l'époque par plusieurs médias : le CESE est censé représenter la société civile, pas les élus politiques. Muliava est membre du gouvernement NC, élu au Congrès, à la Province Sud et conseiller municipal d'opposition à Dumbéa.
Le 15 mai 2026 - soit dix-sept jours après la dissolution de CE - paraît au Journal Officiel le décret de promotion dans l'ordre national du Mérite. Vaimu'a Muliava est nommé chevalier "au titre du ministère des Outre-mer."
Ce que dit le décret - et ce qu'il permet de comparer
Le décret du 15 mai 2026, consultable sur légifrance.gouv.fr, liste les chevaliers nommés au titre du ministère des Outre-mer. On y trouve notamment : un médecin urgentiste et directeur médical de crise (24 ans de services), une cheffe de corps des services d'incendie et de secours (25 ans), un commandant de port et agent de sûreté (27 ans), un archéologue chargé du patrimoine (36 ans), une avocate cogérante de cabinet (37 ans), un directeur de police municipale (44 ans), un musicien auteur-compositeur (59 ans).
Vaimu'a Muliava figure dans cette liste avec la qualité suivante : "délégué régional d'une assemblée parlementaire de la francophonie, conseiller municipal de Dumbéa (Nouvelle-Calédonie) - 19 ans de services."
Conseiller municipal d'opposition. Un siège sur les 39 que compte le conseil municipal de Dumbéa.
Le décret ne ment pas. Il dit exactement ce qu'il dit. Le lecteur peut comparer.
Un homme qui savait ce qu'il voulait
Le Chien Bleu l'écrivait déjà en 2025 : Vaimu'a Muliava avait postulé à la direction de la CPS. La candidature n'avait pas abouti - ni le profil ni le soutien nécessaire. Un homme qui cherche un point d'atterrissage. Qui sait que sa place sur une liste provinciale n'est pas assurée. Qui n'a pas l'intention de finir la mandature les mains vides.
Le Chien Bleu, ce mois-ci, rappelle une autre affaire. Des loyers impayés datant de l'époque où Muliava résidait en France. Une condamnation à 2,3 millions de francs. En mai 2024, le tribunal autorise la société CDC Habitat à demander une saisie sur salaire. Ni l'acte de saisie du 28 mai 2024 ni le premier rappel d'exécution n'ont été réceptionnés par le gouvernement local. Le 3 avril 2025, la paierie de la Calédonie notifie officiellement. L'affaire risque d'être classée : il n'est pas certain qu'on puisse juridiquement saisir le salaire d'un membre du gouvernement. Résultat : le gouvernement et la paierie - donc les contribuables calédoniens - ont été condamnés à payer les 2,3 millions. Le gouvernement conteste.
Voilà le tableau. Un homme dont la situation personnelle n'est pas sans nuages. Un homme qui cherche un point d'atterrissage institutionnel depuis 2025. Un homme qui détient, au bon moment, une clé utile à Paris.
L'hypothèse politique
Elle n'engage que ceux qui la formulent. Mais elle est simple.
L'État macronien voulait en finir avec Calédonie Ensemble. Pas par hostilité particulière envers Philippe Gomès - mais parce que CE, dans sa configuration, bloquait la recomposition du centre calédonien qu'un certain nombre de gens à Paris appellent de leurs vœux. Un centre remodelé, plus fluide, plus souple, capable de s'allier différemment après les provinciales. Philippe Dunoyer, libre de CE, incarne ce projet. Mais pour que Dunoyer soit libre, il fallait que CE tombe. Et pour que CE tombe, il fallait que l'intergroupe se dissolve. Et pour que l'intergroupe se dissolve, il fallait que trois élus EO partent le même jour.
Muliava était l'un des trois. Peut-être le plus difficile à convaincre. Peut-être le plus explicite sur ce qu'il attendait en retour.
CESE national. Ordre du Mérite. Trois semaines.
Les Calédoniens qui lisent ces lignes savent faire le calcul. Le Chien Bleu n'en parle pas pour rien.
Ce qui frappe, en définitive
Ce n'est pas que le mécanisme existe. Il a toujours existé. Les hochets et les hommes - Napoléon l'avait compris avant tout le monde.
Ce qui frappe, c'est la maladresse. Avant les macronnistes, toujours fiers d’être des amateurs, ce genre d'arrangement se voyait moins. Les profils étaient mieux choisis. Les délais mieux dosés. Les listes de décrets mieux calibrées.
Là, dix-sept jours séparent la dissolution de CE de la nomination au Mérite. Le décret du JO permet à n'importe qui de comparer Muliava aux autres chevaliers récipiendaires de la même liste. Et le CESE national nomme un élu politique quand il est censé représenter la société civile.
Si l'hypothèse est exacte, l'État a de la chance : les profils comme Vaimu'a Muliava ne coûtent pas très cher.
Un CESE. Une médaille.
Et la facture des 2,3 millions, c'est pour les Calédoniens.

