Pétition anti-Bolloré à Cannes : quand le cinéma français joue les indignés professionnels

C'est le feuilleton de cette semaine à Cannes. Six cents professionnels du cinéma dont Juliette Binoche, Adèle Haenel et quelques noms en compétition pour la Palme d'or ont signé une tribune baptisée "Zappons Bolloré". Le texte dénonce la prise de participation de Canal+ dans UGC à hauteur de 34 %, avec option d'achat total d'ici 2028. Derrière l'opération financière, les signataires voient la main de Vincent Bolloré et annoncent, sans rire, "une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif."
Fasciste. Le mot est lâché. En 2026, à Cannes, entre deux cocktails sur la Croisette.
La riposte de Canal+
La réaction de Maxime Saada, patron de Canal+, n'a pas tardé. Lors du brunch des producteurs organisé en marge du festival, il a annoncé que le groupe ne travaillerait plus avec les signataires de la tribune.
Je n'ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste a-t-il déclaré.
Brutal, mais logique. On ne peut pas signer une tribune qualifiant votre employeur de menace fasciste et s'attendre à toucher son chèque le mois suivant.
Le président du CNC, Gaëtan Bruel, a dit "regretter" cette réaction au nom de la liberté d'expression. Ce qui est savoureux : des gens qui appellent au boycott d'un actionnaire privé s'étonnent ensuite que cet actionnaire leur réponde sur le même registre.
Contextualiser, c'est comprendre
Bolloré contrôle aujourd'hui CNews, Europe 1, le JDD, une centaine de maisons d'édition dont Grasset, et désormais une part significative de la chaîne de distribution cinématographique française. C'est une concentration de pouvoir médiatique réelle, massive, et qui mérite d'être débattue sérieusement.
Mais sérieusement est précisément ce que cette pétition ne fait pas.
Canal+ a pourtant signé en mars 2025 un accord avec les associations de producteurs pour financer 480 millions d'euros de cinéma sur trois ans. À Cannes cette année, le groupe soutient 27 films en sélection officielle. Des films divers, internationaux, loin de toute ligne idéologique uniforme. Le jour même de la publication de la tribune, Studiocanal annonçait le casting du biopic sur Joséphine Baker icône noire, militante, figure de la résistance. Fascisme, donc.
Le vrai problème que la pétition évite
Ce que la tribune ne dit pas, c'est que le cinéma français vit sous perfusion d'aides publiques depuis des décennies. Le CNC, les régions, France Télévisions, Arte, l'argent public irrigue massivement un secteur qui se targue d'indépendance. Bolloré arrive avec du capital privé et des ambitions industrielles, et c'est le scandale.
La question de la concentration des médias est légitime. Mais elle se pose depuis vingt ans, Bouygues avec TF1, Lagardère avec Europe 1, Drahi avec BFM. Personne n'avait signé de tribune catastrophiste à Cannes.
Ce qui change avec Bolloré, c'est sa ligne politique. Et là, soyons honnêtes : ce qui choque une partie du milieu culturel français, ce n'est pas la concentration en soi. C'est que pour la première fois, la concentration profite à quelqu'un qui n'est pas du leur.
Ce que Canal+ a prouvé en répondant
Paradoxalement, la réaction de Saada donne un argument aux signataires. Un premier financeur du cinéma français qui annonce une liste noire de réalisateurs en représailles d'une opinion exprimée publiquement, c'est problématique, quel que soit le fond du débat. Le président du CNC a eu raison de le souligner.
Mais cela ne valide pas la tribune. Cela prouve simplement que dans ce conflit, les deux camps ont décidé de jouer à qui criera le plus fort sur la Croisette.
Pendant ce temps, le cinéma français continue de se financer à coups de subventions publiques et de se rêver en bastion de la résistance. Le récit est confortable. Il l'a toujours été.

