« Je n'avais pas prévu cette ligne à mon CV »

Je travaillais à Plum, j'habitais Robinson.
Le lundi 13 mai 2024, j'ai terminé à midi. Je suis rentrée sur Nouméa pour voir les travaux de rénovation de la maison qu'on venait d'acheter. Sur le retour, à la sortie du collège de Normandie, sur la VDE, j'ai vu un jeune mettre des branchages et allumer des feux. « Il se passe quelque chose », me suis-je dit.
L'instinct m'a soufflé de prendre des précautions. Je me suis arrêtée au carrefour Market faire un plein. La caissière avait le visage fermé. Je lui ai demandé s'il se passait quelque chose. Elle n'a pas répondu, pas même un sourire. Je suis passée à la pharmacie, j'ai restocké. On ne sait jamais.
Je suis rentrée. Les premières informations tombaient. Les premiers incendies. Mon mari avait pu rentrer. J'étais soulagée.
Le mardi, ma mère depuis la métropole m'a appelée :
C'est la guerre, maman.
Et petit à petit, j'ai compris que ça allait être dur. Ma meilleure amie et ses enfants vivaient de l'autre côté de Robinson. On s'est dit : « C'est la guerre, ils vont venir dans nos maisons, il y aura une phase 3. » J'ai vu la vidéo du poids lourd volé à Boulari. « Ils vont venir chez nous. » J'ai préparé des sacs d'urgence. On a répété le scénario pour fuir. À pied, puis par la mer. Au cas où.
Le mercredi, conseil de voisins. Certains avaient des proches policiers : « Ils sont là, hagards. On est complètement dépassés. » Alors les voisins se sont organisés. On allait surveiller. Au cas où.
J'ai dû aller faire les courses. Trois heures d'attente devant Carrefour, parqués comme du bétail par des gens que je ne connaissais pas, qui nous hurlaient dessus « C'est pour vous protéger ! » J'ai fini par rentrer dans le magasin, on m'a hurlé « 5 minutes, 5 minutes ! ». J'ai pris n'importe quoi, pourvu que ça tombe sous ma main. À la caisse, un homme au visage tatoué m'a dit : « Pour aller plus vite, pour vous protéger. » Ah, ok.
Et ça a duré. La maison de membres de ma famille s'est fait brûler. Une autre a été vandalisée quatorze fois. J'ai récupéré un ami la gueule fracassée, je l'ai accompagné porter plainte à la gendarmerie. J'ai eu peur. Il y a eu un poste de tir sur notre toit. Dans quel monde je vis pour qu'il y ait besoin d'un poste de tir sur le toit ?
J'ai appris à différencier les bruits de tir. Fusil. Lacrymo. Je n'avais pas prévu cette ligne à mon CV.
Les jours ont passé. Il a fallu retourner travailler. Je devais prendre le bateau, préparer mes affaires chaque matin au cas où je ne pourrais pas revenir le soir. C'est déjà arrivé. Mes collègues, eux, ne pouvaient pas retrouver leurs enfants. Ils étaient à bout de nerf très vite. Moi, je n'avais pas d'enfant.
Il a fallu aller voter aux législatives. J'ai accompagné ma meilleure amie. On avait la trouille — le bureau était à Kowé Kara, des gendarmes partout. Mais il faut voter. On en a profité pour aller voir sa maison vandalisée. Elle a pleuré en serrant l'arbre qu'elle avait planté en graine dans son jardin. Découpé, pour la vision des caméras. Elle ne pleure jamais, ma meilleure amie.
Aujourd'hui, elle n'est plus là.
Aujourd'hui, j'ai un bébé de six mois.
Aujourd'hui, j'ai la trouille que tout recommence. Encore plus qu'avant. Parce que maintenant, j'ai un bébé.
Une habitante de Robinson

