« Mon journal du 13 mai »

J'ai écrit un journal pendant cette période. J'en ai tiré quelques extraits. Parce qu'on n'oubliera jamais.
13 mai 2024.
Cette nuit-là, le pays a basculé.
Hurlements. Courses folles dans les rues. Musique à fond toute la nuit. Le 14 mai, le ciel était noir de fumée. Des nuages immenses. C'est comme si des bombes avaient explosé tout autour de la maison. L'air était irrespirable.
Trois heures du matin. Encore des explosions. J'ai peur.
Tout brûle à Nouméa. Mon Dieu, tant de haine et de violence. J'ai du mal à contenir mes larmes.
Le couvre-feu est instauré de 18 heures à 6 heures. De toute façon, on ne sort pas de chez nous.
C'est la première fois que j'ai peur pour ma vie dans mon pays.
Les destructions et les incendies ont continué toute la nuit : entreprises, magasins, grandes surfaces, concessionnaires. Sur les réseaux, des vidéos tournent en boucle. Des mecs bourrés, complètement drogués, défoncent tout en criant « enculés de blancs, bâtards, c'est à nous la terre ». C'est ce qu'on entend de la maison depuis deux jours. Ils défoncent les stations au bulldozer, pillent les magasins.
On voit également sur les réseaux des vidéos qui montrent des images de soldats français qui semblent tuer des gens, avec une voix off qui tourne en boucle : « L'État colonial français massacre des Kanaks. » J'hallucine. Jamais je n'aurai cru voir ça un jour. C'est ce qu'on apprend à l'école quand on étudie la seconde guerre mondiale : c'est de la propagande.
— Il faut que tu fasses un petit sac de survie, me dit ma mère. C'est juste au cas où.
Mes larmes coulent toutes seules. J'ai mal à la tête.
Que mettre dans un sac à dos pour fuir ? Est-ce qu'un sac à dos peut contenir toute une vie ?
Finalement, je n'y mets pas grand-chose. Voilà, je suis prête. Mais pas mon cœur.
Je réalise à quel point je suis attachée à mon pays. Je suis « crochée au Caillou », comme dit ma mère. Je ne veux pas partir. Et pour aller où ? On est en Calédonie depuis sept générations dans ma famille. Je pense à Mémé, qui est enterrée au cimetière de Bourail. On ne peut pas la laisser.
Je ramasse quelques galets dans mon jardin, au cas où je serai attaquée dans la nuit. Je sais bien que je n'irai pas loin avec ça. Mais je suis seule, ça me rassure. J'ai sorti les tuyaux tout autour de chez moi, au cas où ils essaieraient de mettre le feu. Je suis prête. Je vais au lit tout habillée, les pierres que j'ai ramassées à portée de main, les clés de ma voiture sur la table de chevet si on doit filer dans la nuit, et mon portable à la main.
En réalité, je ne dors pas depuis trois nuits.
Jeudi 16 mai 2024.
L'air est irrespirable. Tout a brûlé autour de nous. Une odeur de caoutchouc ou de plastique brûlé, je ne sais pas, peut-être des produits chimiques venant des magasins de bricolage qui sont partis en fumée. C'est insupportable. Je préfère laisser les fenêtres fermées.
J'ai peur. Je sursaute à chaque détonation.
Ça y est, ils brûlent les maisons. Ils ont chassé les gens de chez eux à la Vallée du Tir, au Mont-Dore, à la Rivière Salée, à Kaméré… Certaines familles ont dû fuir par la mer.
J'ai l'impression de vivre un cauchemar. J'oublie de manger. Ce poids dans la poitrine, ce mal de tête en permanence, cette impression d'être dans un brouillard. C'est comme si j'étais en deuil, ou qu'une partie de moi mourait en même temps que mon pays.
La solidarité s'organise vite dans le quartier. Ça fait du bien. Et en même temps, j'ai toujours du mal à concevoir qu'on en soit là.
On sort discrètement pour acheter à manger.
Sur la route, des pick-up passent, les bennes chargées à ras-bord des butins des pillages — frigos, appareils électroménagers, téléviseurs, denrées alimentaires. Ils brandissent le drapeau FLNKS en hurlant « On va tout brûler. C'est Kanaky ici. » J'ai du mal à contenir ma colère à leur passage. C'est la première fois que je ressens cette violence en moi. Comment peuvent-ils faire ça ? Comment peut-on tolérer ça ?
Je suis en colère et j'ai honte. Honte pour mon pays.
Une heure qu'on attend pour acheter des boîtes. Sur les réseaux, on voit que dans d'autres quartiers, certains attendent quatre heures. On attend tous notre tour. On ne peut rentrer que deux par deux. Un sac par personne. C'est le début du rationnement.
Même le drapeau, je ne peux plus le voir. Il est désormais symbole de haine et de violence pour moi, alors que j'étais si fière que mon pays en puisse vivre tous ensemble.
De 22 heures à 6 heures du matin, je reste sur le toit. J'ai mal partout. C'est la fin de ma garde. Je n'ai pas vu les heures passées. La tension. Le stress. Les hélicoptères nous ont survolés toute la nuit.
J'ai l'impression d'être dans un film de guerre. Mon esprit n'aime plus rien parce que c'est trop violent.
Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être dedans. Mais ce n'est pas une guerre civile. Il n'y a pas de gens postés de chaque côté à se tirer dessus. Il y a des pillards, des fous, drogués et alcoolisés, qui brûlent les entreprises, les maisons, les écoles, les centres de dialyse, les stocks de médicaments, les centres de formation — absolument tout. Certains brûlent le drapeau de la France en criant « À bas les blancs. »
Mais il n'y a personne qui leur barre la route, qui riposte. À part les forces de l'ordre. Et c'est leur rôle.
Il n'y a pas 10 000 civils dans la rue contre les émeutiers. Eux sont 10 000, apparemment. Et il faut leur faire face, car nous, nous restons barricadés pour nous protéger.
Aujourd'hui, on devient des experts en détonations. On reconnaît les coups de fusil, les détonations et les explosions. On reconnaît même les bruits que les mecs de la CCAT font quand ils remettent leur barrage le soir.
Hier durant ma garde, nous avons intercepté leur communication avec un talkie-walkie. Un mec donne les ordres. Ils se positionnent partout. J'ai des frissons dans le dos.
C'est à ce moment-là que j'ai compris que tout ça était planifié depuis longtemps. Ils sont préparés, organisés, coordonnés, armés. Ils utilisent même des noms de code.
— Tour de contrôle à Château d'eau. — Château d'eau à River Star.
13 mai 2026. Deux ans plus tard.
Avant de réécouter de la musique, il m'a fallu deux semaines.
Parler avec une amie, trois semaines.
Jouer de la musique, un mois.
Lire un magazine, aller boire un verre, deux mois.
Ne plus sursauter au moindre bruit, quatre mois.
Parler du 13 mai sans pleurer, un an.
Envisager un avenir serein en Calédonie et acheter ma maison : je n'y arrive toujours pas.
J'ai écrit 25 pages. Quand je les ai relues, je me suis dit qu'il ne faut jamais cesser de dire ce qu'il s'est passé. Jamais.
Que ça plaise ou non.
Une Calédonienne, septième génération

