« Une journée bien ordinaire »

Voilà quatre semaines. Quatre semaines que, après avoir passé une partie de la nuit à surveiller mon quartier, je me réveille d'une courte nuit.
Le réveil sonne. Il est 4h. Le temps de prendre une douche et d'avaler quelque chose pour ne pas partir le ventre vide.
On prend le temps de discuter avec ma femme. On scrute les réseaux à la recherche des dernières infos. Non pas à la recherche du sensationnel — celui-ci, on y est confronté tous les jours. Non. À la recherche d'une information sur l'état de la route. Savoir si on va pouvoir se rendre sur notre lieu de travail.
Trente-cinq ans que je me déplace chez des patients qui ont besoin de soins. Je leur permets de rester à leur domicile. Pour certains, ils pourront mourir à la maison, comme ils l'ont souhaité.
D'autres, des petits accidents de la vie, ou des maladies plus graves, les ont contraints à faire appel à nous. Le décès d'un patient est toujours quelque chose de douloureux. Car au fil du temps, on se rapproche. Des liens se tissent. On entre dans l'intimité des personnes.
Nous sommes les petites mains. Celles dont on a besoin, mais dont on ne parle jamais. Les oubliés du système de santé. Toujours présents, jamais cités.
Le réseau des infirmiers libéraux fonctionne. Chacun y va de son information utile.
Me voilà arrivé sur le premier barrage. Je ne suis pas parti comme d'habitude car j'attends la levée du couvre-feu — vous avez bien lu, un couvre-feu de 18h à 6h.
Habituellement je commence mon travail à 5h. Mais là, en cette période particulière, 6h30. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai chez moi, ni si je pourrai faire une pause.
Le premier barrage se passe bien. Ils ont reconnu mon véhicule. J'ai matérialisé mon véhicule avec un drapeau blanc, un caducée, et une affiche sur laquelle est inscrit en gros INFIRMIER.
Dès que je rentre dans cette zone — zone de guerre, comme je l'appelle — je mets les warnings, qui m'accompagneront tout au long de ma journée.
Mon cabinet restera fermé une fois de plus, car la zone n'est toujours pas sécurisée.
J'ai un deuxième barrage à passer. Puis un troisième. Et ainsi de suite, toute la journée, pour pouvoir voir tous mes patients.
En plus des soins qui sont de mon rôle propre, je vais devoir aller chercher des traitements, récupérer des ordonnances de médecin pour la pharmacie. Ces tâches ne sont pas prises en compte. Et encore moins le temps de trajet entre les patients, qui se sont rallongés du fait des barrages et des détours qu'ils obligent.
Je laisse les quartiers les plus sensibles pour la fin de la matinée.
Un squat. Une trentaine de personnes. Ils s'écartent à la vue de mon véhicule — non pas parce que je suis de leur bord, mais parce que je viens pour un vieux. Certains sont armés. Pas de fusils visibles, juste des haches, des sabres d'abattis, d'autres des bouts de bois. Les visages dissimulés derrière un bout de tissu pour la plupart.
Je ne me sens pas rassuré, mais j'avance doucement, me faufilant à travers cette foule. Une fois atteinte ma destination, je fais ce pourquoi je suis venu. Puis je reprends la direction de la sortie.
Toute la journée aura été comme ça. Mes trajets parsemés de barrages, parfois juste un amas de tôles et d'objets divers, sans gardiens. Parfois des gardiens sont présents, rajoutant un peu plus de stress à cette journée devenue bien ordinaire.
On dit que l'on s'adapte. Que l'on s'habitue à tout. Mais là, non. On ne peut pas s'habituer à cette vie.
Je ne prends plus de plaisir à aller bosser. J'y vais car des personnes ont besoin de soins. Mais moi aussi, j'ai besoin d'elles. Car elles me permettent d'exister et de me sentir utile.
Aujourd'hui, c'est moi qui ai besoin d'aide. Besoin d'un soutien. Besoin de me sentir rassuré. Besoin qu'on me dise que tout ce que j'ai fait depuis 35 ans ne sera pas réduit à néant.
Est-ce que je vais enfin me réveiller ? Sortir de ce cauchemar ?
Quand vais-je retrouver ma vie celle d'avant le 13 mai 2024 ?
Le réveil sonne à nouveau. Ce n'est pas un cauchemar. Je ne rêvais pas. C'est bien la réalité.
On entend au loin les hélicoptères. Les détonations qui rythment notre vie depuis plusieurs semaines.
Une nouvelle journée commence.
J'ai bien conscience, au fond de moi, que rien ne sera plus comme avant.
L'avenir s'est assombri en même temps que le ciel du Grand Nouméa. De jour en jour, les perspectives, les projets se sont envolés en fumée, comme le tissu économique du pays.
Je m'accroche. Je lutte tous les jours. Car je dois encore travailler pour payer les traites de la maison, du cabinet, les études de mes enfants. Petit à petit, je me fais à l'idée que je n'aurai pas de retraite — je suis travailleur indépendant. Aujourd'hui, ce terme prend tout son sens. Pas d'aide. Pas de chômage. Pas de retraite possible, si on ne l'a pas prévue.
On ne veut plus de nous ici ! Ok. Mais où allons-nous bien pouvoir partir ?
Notre vie est ici, sur cette terre qui a vu naître et grandir nos enfants. Ces mêmes enfants qui ont représenté la Nouvelle-Calédonie aux derniers Jeux du Pacifique.
Est-ce que tout ça, encore, a un sens ?
Un infirmier libéral de Dumbéa

