Santé mentale : ce que personne ne dit tout haut !

Avant même les émeutes de mai 2024, la Calédonie était déjà dans le rouge sur la santé mentale. Trente décès par suicide en moyenne chaque année sont enregistrés sur le territoire, les jeunes étant les principaux touchés. Le suicide représente la deuxième cause de mortalité chez les jeunes, après les accidents de la route.
Entre 1991 et 2011, le taux atteignait déjà 13,6 suicides pour 100 000 habitants. Au-dessus de 13 pour 100 000, on fait partie des zones les plus touchées du globe. La Calédonie y était. Elle y est probablement encore.
Selon le Baromètre santé 2022, 3,5 % des Calédoniens ont sérieusement envisagé de se suicider au cours des douze derniers mois. Chez les 18-24 ans, ce chiffre monte à 8 %. Et 10 % de la population déclare avoir déjà tenté de se suicider au cours de sa vie, 17 % chez les jeunes de 18 à 24 ans.
En province Nord et aux Îles Loyauté, les tentatives de suicide ont fortement progressé ces sept dernières années : +2,5 points en province Nord, +2,3 points aux Îles.
Mai 2024 : une blessure qui ne cicatrise pas
Les émeutes ont tout aggravé. Sentiment d'insécurité, fatigue émotionnelle, anxiété, angoisse économique, incertitude sociale, stress post-traumatique : les symptômes liés aux émeutes de 2024 sont nombreux et émergent dans les cabinets médicaux. Des médecins témoignent de patients qui s'effondrent en consultation, sans même être venus pour ça.
L'hôpital de Nouméa a perdu jusqu'à 20 % de ses ressources infirmières à la suite des émeutes. Près d'une centaine de lits et deux blocs opératoires restent fermés. Le système de soin est à genoux. Et la santé mentale, souvent invisible, passe encore plus facilement entre les mailles.
Ce que le terrain révèle
Les spécialistes qui interviennent au quotidien sur le territoire, consultants en management, formateurs, thérapeutes, le disent tous : la demande explose. Institutions, écoles, forces de l'ordre, équipes professionnelles : partout, les signaux de détresse se multiplient. Et les profils capables de répondre à cette demande restent rares en Nouvelle-Calédonie.
La prévention du suicide, l'accompagnement post-traumatique, le repérage de la détresse psychologique : ces interventions concernent des équipes exposées au quotidien, soignants, policiers, gendarmes, enseignants, ces gens qui encaissent pour tout le monde et qu'on oublie souvent de regarder.
Les thérapies brèves, hypnose, EMDR, PNL, offrent des outils directement opérationnels pour sortir les individus du blocage post-traumatique. Pas de la théorie. De l'action. Et surtout, l'enjeu est populationnel : il ne s'agit pas de soigner une à une les personnes en crise, mais de donner à un maximum de Calédoniens les repères pour reconnaître une détresse, chez soi, chez un proche, chez un collègue et savoir quoi faire.
Ce que les médias peuvent faire
Les professionnels de santé mentale le disent clairement : les médias ont un rôle à jouer. Pas pour dramatiser. Pas pour minimiser. Pour relayer des messages simples, fiables, accessibles et contribuer à faire connaître les ressources disponibles sur le territoire.
En Calédonie, on parle peu de santé mentale. On la traite encore trop souvent comme une faiblesse individuelle plutôt que comme un enjeu de santé publique collectif. Résultat : les gens n'osent pas demander de l'aide. Ils attendent. Parfois trop longtemps.
Le pays sort d'une crise sans précédent. Les fractures sont visibles, économiques, politiques, sociales. Mais il y en a une autre, moins visible, qui se creuse en silence dans les têtes et les corps des Calédoniens. Celle-là aussi mérite qu'on en parle.

