« Chez nous, trop de femmes vivent encore dans la peur »

Dans la perspective des prochaines élections provinciales, et alors que les discussions sur l’avenir institutionnel occupent le devant de la scène, certains sujets essentiels passent au second plan. C’est notamment le cas des droits des femmes et de la lutte contre les violences intrafamiliales.
Pour Laura Vendegou, présidente de la commission des droits des femmes et de la famille au Congrès, le bien-être de la population calédonienne doit être au centre des priorités des politiques publiques.
« L’avenir institutionnel ne doit pas faire oublier les réalités sociales auxquelles sont confrontées de nombreuses familles calédoniennes. »
1/ La Dépêche : « Quel bilan dressez-vous des actions menées durant cette mandature sur les droits des femmes ? »
Laura Vendégou :
Cette mandature est, pour moi, une première dans ma carrière politique. Elle a été semée d’embûches (Covid et émeutes), mais aussi remplie de fabuleuses rencontres qui me permettent de dire que les Calédoniennes sont des femmes fortes et résilientes.
Malheureusement, depuis le début de la mandature, les chiffres relatifs aux violences intrafamiliales ont explosé. Selon le Haut-Commissariat, celles-ci sont en augmentation de 91 %. La baisse enregistrée en 2024 est trompeuse : elle est simplement due au fait que, pendant les émeutes, les victimes n’ont pas pu se déplacer pour porter plainte.
Ces périodes marquées par l’isolement et les violences nous obligent à nous interroger sur la manière dont les droits des femmes sont réellement pris en compte en Nouvelle-Calédonie.
À l’heure actuelle, malgré une volonté politique interinstitutionnelle évidente de lutte contre les violences conjugales et intrafamiliales, avec notamment :
la mise en place d’un hébergement d’urgence par la Province Sud ;
des stages de citoyenneté pour les auteurs de violences mis en place par la Province Sud ;
un foyer d’accueil pour les auteurs de violences ;
la mise en place d’un suivi médical pluridisciplinaire pour les victimes et les auteurs ;
encore trop de femmes, ainsi que leurs enfants, restent enfermés dans ce cercle de violence et n’en sortent pas.
Depuis la disparition du foyer Béthanie à Magenta, il est devenu plus compliqué pour une victime de quitter le foyer violent et de se mettre à l’abri. Et quand elles franchissent le pas de quitter leur conjoint violent, elles se heurtent à des difficultés financières, notamment en raison du non-paiement des pensions alimentaires. Au groupe Rassemblement, nous nous sommes saisis du sujet.
2/ La Dépêche : « Actuellement, en France hexagonale, se tient une commission sur le traitement judiciaire de l’inceste. Pensez-vous que la Nouvelle-Calédonie devrait, elle aussi, se saisir de ce sujet ? »
Laura Vendégou :
Effectivement, j’ai suivi les travaux de la commission, et les auditions font froid dans le dos : « 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles, le plus souvent dans le cadre familial, et dans plus de 8 cas sur 10, l’agresseur est un proche. Les victimes sont majoritairement des filles. »
Étant donné que les chiffres des violences au sein des familles sont trois fois plus élevés en Nouvelle-Calédonie, il est tout à fait probable que ce fléau existe également sur le territoire. Pour autant, il n’est ni suffisamment documenté ni pleinement pris en charge. Les chiffres de 2025, annoncés dernièrement par le Haut-Commissariat, font état d’une hausse de plus de 660 cas de violences envers les enfants et les adolescents par rapport à 2023.
Se saisir de cette problématique est aujourd’hui une nécessité. Cela suppose de mieux connaître la réalité du terrain, de favoriser la libération de la parole, mais aussi de renforcer les dispositifs d’accompagnement et de protection des victimes, ainsi que l’accompagnement des auteurs de violences.
3/ La Dépêche : « Vous évoquez les auteurs de violences. Qu’est-ce qui a été mis en place pour éviter le passage à l’acte de ces personnes ? »
Laura Vendégou :
Des stages de citoyenneté et de responsabilisation pour les auteurs de violences ont été mis en place en Province Sud, en partenariat avec l’État, en 2021. Le premier stage, qui a eu lieu en juin 2021, a permis de sensibiliser sept auteurs de violences. Ce dispositif a le mérite d’exister, mais à une petite échelle, puisqu’à chaque session, une dizaine de personnes seulement sont touchées. Ce qui est peu au regard de l’ampleur du phénomène.
La situation actuelle est systémique : le problème ne vient pas d’un seul facteur, mais il est ancré dans l’ensemble d’un système. Tant que nous ne travaillerons pas à changer les stéréotypes dès le plus jeune âge, notre société n’évoluera pas.
La santé mentale doit aujourd’hui être une priorité pour l’ensemble de la population. Si les violences intrafamiliales traduisent un mal-être de la population, le taux de suicide chez les jeunes doit également nous interpeller. C’est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans.
Si l’on veut construire une société plus équilibrée et plus équitable, il nous faut prendre soin de notre santé mentale à tous.
4/ La Dépêche : « Depuis quelque temps, la parole se libère dans la communauté kanak. Quelles actions restent à mener pour que les femmes soient davantage écoutées et que leur parole soit prise en compte ? »
Laura Vendégou :
Je pense qu’à l’heure actuelle, même s’il est toujours compliqué de se faire confiance et d’avoir confiance en soi, on constate que beaucoup de jeunes femmes, notamment de jeunes femmes mélanésiennes, osent parler sur divers sujets, y compris sur des sujets considérés comme tabous par certains.
La société kanak doit évoluer pour laisser une plus grande place aux femmes, qui assurent au quotidien le fonctionnement des familles et jouent un rôle essentiel dans la cohésion sociale.
Mais chez nous, Océaniens, tout prend du temps…
Quelques avancées ont déjà eu lieu. La féminisation du Sénat coutumier de la Nouvelle-Calédonie a notamment été soulevée par des associations et a fait l’objet de discussions sur la place des femmes dans la coutume. Ces discussions n’ont pas abouti, mais il ne faut pas baisser les bras. Des femmes kanak, ou non d’ailleurs, s’illustrent dans tous les domaines : entrepreneuriat, sciences, droit et même politique. J’en suis la preuve.

