Les Français lâchent les salles obscures

Les salles de cinéma perdent du terrain pendant que les plateformes numériques et le jeu vidéo explosent.
Le bilan 2025 du CNC révèle une fracture culturelle profonde que les aides publiques ne suffisent plus à masquer.
Une chute brutale de la fréquentation inquiète le secteur
Le constat dressé par le Centre national du cinéma et de l’image animée est brutal. Après l’embellie observée en 2024, le cinéma français replonge dans une crise de fréquentation qui commence à inquiéter jusqu’aux défenseurs du modèle culturel français.
En 2025, les salles françaises enregistrent seulement 159,6 millions d’entrées. Cela représente une baisse de 13,9 % en un an. Par rapport à la période d’avant la Covid-19, le recul atteint désormais 24,7 %.
Derrière ces chiffres, une réalité apparaît clairement : les Français changent leurs habitudes culturelles.
Le cinéma en salle ne constitue plus la sortie incontournable qu’il représentait encore il y a dix ans.
Seulement 62,9 % des Français de plus de 3 ans se sont rendus au cinéma en 2025.
Cela correspond à 40,9 millions de spectateurs, soit une baisse de 2,3 % par rapport à 2024.
Les jeunes désertent particulièrement les salles obscures. Les 15-24 ans, longtemps considérés comme le moteur du box-office français, enregistrent une chute spectaculaire de 30,1 % des entrées.
Le paradoxe est frappant. Jamais la France n’a proposé autant de films dans ses salles.
Le CNC recense 10 509 films projetés en 2025, un record historique.
Le pays compte également 6 401 salles actives et plus de 2 000 établissements cinématographiques.
Malgré cette offre gigantesque, le public s’éloigne progressivement.
La part de marché des films français recule elle aussi. Elle reste élevée, avec 37,9 %, mais demeure bien inférieure au niveau atteint en 2024.
Le CNC a agréé 290 films en 2025, soit une baisse de 6,1 %. Cette diminution relance le débat sur la rentabilité et l’efficacité d’un système largement financé par l’argent public.
Car dans le même temps, le CNC continue de distribuer des montants colossaux au secteur culturel.
En 2025, 772,4 millions d’euros d’aides publiques ont été accordés.
Le cinéma a bénéficié de 315,5 millions d’euros tandis que l’audiovisuel a reçu 283 millions supplémentaires. Des chiffres qui alimentent les critiques de ceux qui dénoncent une industrie sous perfusion publique.
Streaming et plateformes : les Français changent de modèle culturel
Le rapport du CNC confirme une tendance devenue impossible à ignorer : les plateformes numériques gagnent la bataille des usages.
Les Français continuent de regarder énormément de contenus audiovisuels. Mais ils privilégient désormais la souplesse, la rapidité et le visionnage à domicile.
En moyenne, les Français passent encore 4 heures et 14 minutes par jour devant des vidéos.
Le temps consacré à la télévision classique diminue progressivement au profit de la vidéo à la demande.
Le marché de la vidéo atteint désormais 2,9 milliards d’euros. Depuis 2016, ce secteur a littéralement triplé.
La domination du streaming devient écrasante. La vidéo à la demande représente maintenant 94,7 % du marché vidéo français.
La vidéo à la demande par abonnement génère à elle seule 2,5 milliards d’euros, soit une hausse de 10,7 % sur un an. Les plateformes internationales continuent donc de s’imposer dans le quotidien des Français.
À l’inverse, la vidéo physique poursuit son effondrement. Le marché des DVD et des Blu-ray est passé de 595,1 millions d’euros en 2016 à seulement 152,8 millions en 2025.
Cette transformation illustre un changement profond des comportements. Le spectateur moderne veut consommer immédiatement ce qu’il souhaite regarder, sans horaires imposés ni déplacements.
Le cinéma traditionnel pâtit également de l’augmentation du coût de la vie. Pour de nombreuses familles françaises, une sortie au cinéma devient un luxe difficile à assumer régulièrement.
Malgré cette révolution numérique, la fiction française conserve une forte présence à la télévision.
Parmi les 100 meilleures audiences de fiction en 2025, 98 programmes sont français.
Ce chiffre permet au CNC de défendre encore le modèle de l’exception culturelle française. Mais dans les faits, la concurrence mondiale des plateformes modifie profondément l’équilibre du marché.
Le rapport souligne également une baisse des investissements étrangers dans l’audiovisuel français.
Les flux financiers venus de l’étranger reculent de 10,2 %.
L’audiovisuel perd même plus de 20 % de financements internationaux. Seul le cinéma résiste partiellement avec une progression de 8,9 % des flux financiers étrangers.
Ces données montrent que le secteur audiovisuel français traverse une période d’incertitude économique importante.
Le jeu vidéo devient la nouvelle culture populaire dominante
Pendant que le cinéma cherche un second souffle, le jeu vidéo poursuit une ascension spectaculaire.
Le marché français du jeu vidéo atteint désormais 5,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Il s’agit de la deuxième meilleure performance de son histoire.
Depuis 2016, le secteur a progressé de plus de 60 %. Une croissance qui contraste fortement avec les difficultés rencontrées par les salles de cinéma.
Le succès du jeu vidéo repose notamment sur l’explosion du marché mobile. Les jeux sur smartphone représentent désormais 30,6 % du secteur.
Les consoles demeurent toutefois dominantes avec 43,6 % du marché français.
Le phénomène touche désormais toutes les générations. En 2025, 40,2 millions de Français jouent aux jeux vidéo, un record historique.
73 % des Français âgés de plus de 10 ans jouent régulièrement. Chez les moins de 15 ans, cette proportion grimpe à 93 %.
Même les seniors rejoignent désormais cette révolution culturelle. Près d’un Français sur deux âgé de plus de 65 ans joue aujourd’hui aux jeux vidéo.
Le cliché du joueur adolescent isolé appartient désormais au passé. Les adultes représentent maintenant 88 % des joueurs français.
Le jeu vidéo s’impose progressivement comme la principale industrie culturelle du pays : plus rentable, plus moderne et plus connectée aux nouveaux usages numériques.
Cette évolution pose une question politique et culturelle majeure. La France peut-elle continuer à financer massivement un modèle cinématographique traditionnel pendant que le public bascule vers d’autres formes de divertissement ?
Le débat dépasse largement la simple question du cinéma. Il touche désormais à la souveraineté culturelle, à l’utilisation de l’argent public et à la place de la culture française dans un marché mondial dominé par les géants numériques.
Une certitude demeure néanmoins : les Français consomment toujours autant de contenus culturels.
Mais la salle obscure n’est plus au centre de leurs habitudes comme elle l’a longtemps été.
(Crédit photo : GUILLAUME BONNAUD / SO)

