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À Lifou, un médecin baisse le rideau : 30 mois d'impayés

2 juin 2026 à 17:20
8 min de lecture
À Lifou, un médecin baisse le rideau : 30 mois d'impayés
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Le cabinet du docteur Frédéric Ballanger, à Wé, est fermé « jusqu'à nouvel ordre ». Le motif, affiché noir sur blanc sur la porte : deux ans et demi d'arriérés que la collectivité n'a jamais réglés. À Lifou, l'écrasante majorité des patients relève de l'aide médicale, dont la Province est le payeur. Quand ce payeur fait défaut pendant trente mois, le médecin se retrouve à soigner toute l'île pour ne toucher qu'une poignée de pour cent de ses honoraires. Pendant ce temps, la collectivité paie ses propres salaires, ses cabinets, ses billets d'avion. Et finit par perdre ceux qui soignent.

L'affiche ne s'embarrasse pas de formules diplomatiques. « Malgré de multiples démarches de notre côté et de multiples promesses des institutions, promesses non tenues, le cabinet n'ayant toujours pas été payé des 2,5 années d'arriérés qui lui sont dus, aucun médecin n'accepte plus de travailler dans ces conditions. » Suit l'adresse polie qui sonne comme une capitulation : voir avec les CMS ou avec la Province « en attendant que la situation ne se débloque ». On connaît la chanson. À Lifou, le déblocage se fait attendre depuis si longtemps qu'on a fini par confondre la panne avec le fonctionnement normal.

Trente mois. Deux ans et demi pendant lesquels un praticien — médecine générale, urgences adultes et pédiatriques, apnée du sommeil — a continué de soigner sur la promesse qu'un jour, peut-être, on le paierait. Ce jour n'est jamais venu. Il a fermé. Et avec lui, c'est une ligne de soins de plus qui disparaît sur une île déjà exsangue.

Soigner 80 % de sa patientèle pour 20 % de ses revenus

Pour comprendre pourquoi un médecin finit par baisser le rideau, il faut entrer dans une arithmétique implacable, propre aux Loyauté. Ici, l'aide médicale gratuite n'est pas un dispositif marginal : elle couvre officiellement près de six Loyaltiens sur dix, et bien davantage dans les faits. À la pharmacie de Wé, on estime que huit clients sur dix en bénéficient. Pour le médecin libéral, le ratio est du même ordre.

Or, dans ce système, c'est la Province qui paie. Le patient est dispensé d'avance de frais, et c'est la collectivité qui rembourse le praticien. Tant que la machine tourne, tout va bien. Mais lorsque la Province cesse d'honorer l'aide médicale — depuis deux ans et demi, donc —, le médecin continue de consulter, d'acheter son matériel, de payer son essence et ses charges… pour ne plus encaisser que la part minoritaire de patients qui ne relèvent pas de l'aide médicale. En clair : il travaille à plein régime et ne touche qu'une fraction de ce qu'on lui doit. Aucune entreprise au monde ne survit en facturant l'essentiel de son activité à un client qui ne paie jamais. Un cabinet médical non plus.

Le cas Ballanger n'est d'ailleurs pas une découverte. Dès la fin 2024, le généraliste comptait déjà dix mois d'impayés et avait dû enclencher la procédure de mandatement d'office, via le haut-commissaire, pour espérer récupérer son argent. Dix mois alors, trente aujourd'hui : la pente était connue, écrite, prévisible. D'autres confrères avaient anticipé en cessant purement et simplement d'accepter l'aide médicale, au prix d'une médecine à deux vitesses qu'ils dénonçaient eux-mêmes, faute de pouvoir « se payer ni l'essence, ni le matériel ». Ballanger, lui, a tenu. Jusqu'à l'épuisement.

Une Province qui paie tout, sauf ceux qui soignent

Reprenons la mécanique, parce qu'elle est édifiante. La Province des Îles Loyauté rembourse ses emprunts. Elle paie ses agents — plus de six cents, tous statuts confondus. Elle entretient son train de vie : cabinets, collaborateurs, déplacements, billets d'avion entre les îles et la Grande Terre. Elle règle ses mandats d'office et le minimum vieillesse. Bref, elle honore scrupuleusement ce qui la concerne directement. Ce qu'elle ne paie pas, en revanche, ce sont ses prestataires : la santé, les transports, les espaces verts, les travaux. Les médecins, donc. La variable d'ajustement d'une collectivité en déroute, ce sont précisément ceux dont la population ne peut pas se passer.

Et que l'on ne vienne pas invoquer la seule fatalité de la crise. La Chambre territoriale des comptes a clairement identifié le poste qui plombe la collectivité : une masse salariale devenue trop lourde, sur une tendance haussière depuis 2018. Elle recommandait de tailler dans les charges de personnel à hauteur de 8 %. La Province, elle, a consenti un effort de 3 %. Autrement dit : on a préservé l'essentiel de l'appareil administratif et de ses emplois, et l'on a fait porter l'ajustement sur les factures des prestataires — au premier rang desquels le médecin qui ausculte les anciens de Drehu. Les priorités, là encore, parlent d'elles-mêmes.

La dette, on en connaît désormais le visage. Révélée début 2025 par Mathias Waneux, successeur de Jacques Lalié à la tête de la collectivité, elle a d'abord été chiffrée à 7,5 milliards de francs, « peut-être plus ». Une montagne d'impayés que la direction financière a dû traquer facture par facture sur l'exercice 2024. La Chambre territoriale des comptes, elle, n'a pas attendu : dès novembre 2024, dans un rapport au vitriol, elle pointait une situation financière « compromise par la faiblesse persistante de l'épargne », une masse salariale hors de contrôle, et alignait douze rappels du droit. Sept ans après un premier rapport déjà alarmant. La sonnette d'alarme n'a pas seulement été tirée : elle a été enterrée.

Quatre milliards d'arriérés, et la santé tout en bas de la pile

Voilà pour le décor. Le plus éclairant — si l'on peut employer ce mot devant une octogénaire qui fait du stop pour aller chez le médecin — tient dans les arbitrages. En février 2026, lors de ses orientations budgétaires, la Province reconnaissait devoir encore plus de quatre milliards de francs d'arriérés. Quatre milliards de factures en souffrance, réparties entre des prestataires de tous les secteurs, qui attendent depuis des mois, parfois des années.

Dans cette montagne d'impayés, il a bien fallu décider qui patienterait. Et la santé, manifestement, n'a pas été jugée prioritaire. On a continué de faire tourner l'appareil provincial ; on a laissé filer la dette de ceux qui soignent. Le résultat est désormais affiché sur une porte de cabinet à Wé : quand on traite les soignants comme la dernière ligne d'un tableur, ils finissent par s'en aller. Question de priorités. Question de considération, aussi.

La population « prise en otage »

Pendant que les comptes se débattent à Wé, la réalité, elle, se vit sur les routes de Drehu. Faute de praticiens, presque tous les services de soins ont été centralisés au dispensaire de Wé. À Xepenehe, dans le Nord, on ne fait plus que du soin dentaire et infirmier. Le moindre renouvellement d'ordonnance vire au parcours du combattant. Fin mai, les coutumiers du Wetr ont déployé des banderoles. « La population est prise en otage », résume Wamo Wadrenges, président de la commission santé du conseil coutumier de l'aire Drehu, qui dénonce aussi un manque de considération envers les soignants.

Les témoignages glacent. Une habitante de Kumo, 81 ans, raconte attendre une voiture toute la journée, quitte à rentrer en auto-stop. Une autre, dans le Sud, se lève à 4 heures du matin pour espérer décrocher une consultation. Voilà ce que produit, très concrètement, une dette de prestataires qu'on laisse pourrir : des vieux sur le bord de la route et des malades qui renoncent.

Côté Province, on compatit. « Je comprends le questionnement des gens », répond Reine Hue, élue en charge de la Santé, qui rappelle la difficulté à attirer les soignants. La difficulté à les attirer, soit. Mais quand on ne paie pas pendant trente mois ceux qui sont déjà là, on ne peut plus vraiment parler de pénurie : on parle de gestion.

Le bilan, à quatre semaines des urnes

Le calendrier, lui, ne manque pas de sel. Le 22 mai, lors de la dernière assemblée de la mandature, Mathias Waneux a dressé son bilan : 2,3 milliards réglés en quelques mois sur 6,5 milliards de dette, un plan d'apurement, une convention de compensation avec la Cafat. Et la promesse d'un retour à un « fonctionnement normal »… dès 2028. Autrement dit, pour le docteur Ballanger et ses patients, le tunnel a encore au moins deux ans. Le 28 juin, les Loyaltiens renouvelleront leurs quatorze conseillers provinciaux. Ils auront en mémoire, espérons-le, l'affiche scotchée sur une porte de cabinet à Wé.

En attendant, l'État envoie la rustine : à partir du 3 juin, une équipe de l'Ordre de Malte — un médecin, deux infirmiers, un dentiste — débarque sur l'île. Une mission ponctuelle pour colmater une faillite durable. C'est devenu la méthode : on ne répare pas le système de santé loyaltien, on lui pose des sparadraps successifs en espérant que personne ne regarde la plaie.

Le docteur Ballanger, lui, a regardé. Et il a fermé.

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