Province des Îles : la liste UC-FLNKS rattrapée par ses propres fractures

Le scrutin provincial du 28 juin devait permettre au camp indépendantiste de repartir en ordre de bataille. Aux Îles Loyauté, il révèle surtout une fracture désormais publique entre l’appareil de l’Union calédonienne et une partie de sa base militante.
Depuis plusieurs jours, un appel circule sur les réseaux sociaux, émanant de militants des Îles et visant directement la désignation de Mickaël Forrest comme tête de liste UC-FLNKS aux Loyauté. Le texte est brutal. Il affirme que le choix de Forrest n’aurait pas respecté l’ordre remonté par le comité local de Drehu, où les sections de base auraient placé en tête un candidat de Dozip, suivi d’une femme de Chépénéhé, puis de représentants de Wiwatul et Traput.
Contre les « magouilles du Sud »
Selon ce récit interne, après le retrait du premier candidat, la logique habituelle aurait voulu que la deuxième candidate remonte en tête de liste. Il n’en aurait rien été. Mickaël Forrest aurait été directement installé en première position, avant validation par le comité directeur de l’UC.
Le texte affirme que dix-sept sections de base de Drehu, dont certaines importantes électoralement, auraient ensuite adressé un courrier de protestation au comité directeur. La réponse rapportée est nette : une décision du comité directeur ne se remettrait pas en cause.
L’appel va plus loin. Il invite l’UC “canal historique” de Drehu, Iaai et Nengone à l’abstention si Mickaël Forrest conduit effectivement la liste. La formule la plus forte résume l’accusation interne : “aux Îles, on sait ce que l’on veut et on n’a pas besoin des magouilles du Sud pour venir nous dire ce qui est bon pour nous”. Le texte conclut en convoquant la mémoire fondatrice du mouvement :
L’UC de Tjibaou, Yeiwene, Machoro n’était pas un parti de magouilleurs.
Au-delà de la polémique, cette fronde dit quelque chose de profond : la contestation ne vient pas ici du camp loyaliste, mais de l’intérieur même du monde indépendantiste. Un passif qui ne passe pas.
Mickaël Forrest n’est pas un inconnu. Ancien membre du gouvernement, figure de l’UC, il occupe depuis plusieurs années une place importante dans les réseaux indépendantistes, notamment sur les questions culturelles, touristiques et internationales. Il fait aussi partie des responsables FLNKS qui se sont rendus à Bakou en juillet 2024, lors d’un congrès organisé par le Groupe d’initiative de Bakou, structure azerbaïdjanaise désormais bien connue des services de renseignement français. Le Monde avait alors relevé la présence d’une délégation indépendantiste calédonienne à cet événement, dans un contexte de tensions diplomatiques entre Paris et Bakou.
Quelques mois plus tôt, en avril 2024, une autre séquence avait déjà suscité la polémique : la signature par Omayra Naisseline, au nom du Congrès de la Nouvelle-Calédonie alors présidé par Roch Wamytan, d’un mémorandum de coopération avec l’Assemblée d’Azerbaïdjan. Là encore, Le Monde avait souligné l’incompréhension et l’indignation provoquées par cette initiative.
Ces liens avec Bakou ne sont donc pas anecdotiques dans la trajectoire récente de l’appareil indépendantiste. Ils dessinent un réseau politique où se croisent relations extérieures, stratégie de décolonisation et internationalisation du dossier calédonien.
Autre dossier public concernant Mickaël Forrest : celui des frais de taxi. En novembre 2025, Les Nouvelles calédoniennes rapportaient que l’ancien membre du gouvernement avait engagé plus d’un million de francs CFP de frais de taxi en onze jours lors d’une mission à Paris en avril 2023, une dépense jugée non conforme par les services du territoire. Une enquête avait été ouverte, avec une contribution citoyenne de 150 000 francs évoquée pour permettre un éventuel classement sans suite.
À cela s’ajoute un épisode plus ancien, mais politiquement révélateur. En août 2021, alors qu’il venait d’être nommé membre du gouvernement chargé notamment de la culture, Mickaël Forrest rencontrait le conseil d’administration et l’ancien directeur de la Case des artistes. Sur le site de l’association, une phrase lui était alors attribuée : “Je ne pense pas que ce soit dans notre intérêt de supprimer la Case des artistes.”
Or cette même Case des artistes a depuis été rattrapée par la Cour des comptes. Le 10 mars 2026, la Cour a sanctionné l’ancien président et l’ancien directeur de l’association, JohanitoWamytan, pour plusieurs manquements de gestion, dont des dépenses engagées sans habilitation, des obligations comptables non respectées et une faute grave de gestion ayant entraîné un préjudice financier significatif.
JohanitoWamytan est aujourd’hui tête de liste FLNKS dans le Sud.
L’UC du terrain contre l’UC de Nouméa
C’est là que le dossier prend une dimension politique plus large. Dans le Sud comme aux Îles, les listes UC-FLNKS sont conduites par deux figures issues du même vieux noyau indépendantiste institutionnel : réseaux Wamytan, Pidjot, Forrest, Naisseline, Congrès, gouvernement, culture, relations extérieures. Un monde qui a longtemps structuré l’UC et le FLNKS, mais qui se retrouve aujourd’hui contesté par une partie de ses propres militants.
Aux Îles, le reproche est clair : la base aurait parlé, l’appareil aurait décidé autrement.L’UC du terrain, contre l’UC de Nouméa.Dans le Sud, le chef de file est rattrapé par une décision récente de la Cour des comptes. Entre les deux, les dossiers Bakou, Case des artistes, frais de mission et investitures contestées donnent l’image d’un appareil indépendantiste moins renouvelé qu’il ne le prétend.
La question est désormais simple : cette colère interne restera-t-elle une polémique de réseaux sociaux, ou pèsera-t-elle réellement dans les urnes le 28 juin ?
Vers une abstention des militants UC aux Iles ?
Car aux Îles Loyauté, où chaque voix peut compter, l’appel à l’abstention d’une partie de la base UC n’est pas un détail. Il révèle une fracture plus profonde : celle d’un mouvement indépendantiste qui continue de parler au nom du peuple, mais dont certains militants commencent à contester publiquement la manière dont ses chefs sont désignés.
Et dans un scrutin à un seul tour, cette fracture pourrait coûter cher.

Au-delà des rivalités politiques immédiates, les deux principales têtes de liste UC-FLNKS dans le Sud et aux Îles appartiennent au même vieux réseau familial et politique issu du clan Pidjot de La Conception :
Roch Wamytan, oncle de Johanito Wamytan et ancien président du Congrès, est le petit-fils de Rock Pidjot, figure historique de l’Union calédonienne. Mickaël Forrest est quant à lui cousin issu de germain de Roch Wamytan : il est le fils de Rose-Marie Pidjotet d’Edouard Forrest (Drehu) et le frère d’Omayra Naisseline née Forrest-Pidjot, mariée au filsde feu le grand chef Nidoïsh Naisseline de Guahma à Maré.
À travers ces liens se retrouve une même matrice familiale, coutumière et institutionnelle qui structure depuis plusieurs décennies une partie importante de l’appareil UC-FLNKS, du Congrès aux gouvernements successifs en passant par les réseaux culturels et coutumiers.

