Wanaham : l’aéroport de Schrödinger

Vous connaissez le chat de Schrödinger ? Ce chat de physique quantique qui est simultanément vivant et mort jusqu’au moment où on ouvre la boîte. Depuis le 1er juin, l’aérodrome de Wanaham à Lifou est l’équivalent calédonien de cette expérience de pensée.
Officiellement ouvert. Officiellement bloqué. Les deux en même temps.
La séquence, pour ceux qui suivent
Le 31 mai, le Grand Chef du district de Wetr, Ukeinesoti Sihaze, ordonne la levée des blocages à compter du 1er juin à 6 heures. Communiqué solennel. Signature et sceau de la grande chefferie. Le genre de document qui normalement clôt les dossiers.
Sauf que le comité de coordination coutumière Ne Drehu, lui, se réunit le même jour. Vote. Et décide de maintenir le blocage. “Retour définitif à Magenta ou rien.”
Résultat - le Grand Chef a parlé. Le collectif a dit non. L’aérodrome est ouvert selon la chefferie et bloqué selon le collectif. Les deux ont raison. Les deux ont tort. C’est Schrödinger.
Air Calédonie, pragmatique, annonce un vol pour le mercredi 3 juin à 7h au départ de Tontouta. Commercialisé. 34 624 francs l’aller-retour. “Sous réserve de l’évolution de la situation opérationnelle” - formule diplomatique qui signifie en français courant : on ne sait pas si l’avion va atterrir.
Ce qui se joue vraiment
Derrière le vaudeville, il y a quelque chose d’intéressant.
Selon nos informations, l’État discute directement avec les autorités coutumières des îles. Deux légitimités - coutumière et républicaine - qui parlent enfin sans intermédiaires. Et ça a failli suffire.
Ce qui coince, c’est la couche du milieu. Les élus, les collectifs, les militants, le gouvernement collégial, la Province des Îles - tous ceux qui ont des agendas politiques et électoraux dans ce dossier. Tous ceux pour qui Aircal n’est pas un problème de transport à résoudre mais un levier politique à manœuvrer.
Pendant ce temps, la compagnie est toujours en redressement judiciaire. Toujours en cessation de paiements. L’administrateur judiciaire regarde le calendrier. Maré et Ouvéa sont toujours bloqués.
La boîte a été ouverte ce matin
Ce mercredi 3 juin à 7h40, l’avion a atterri ou il n’a pas atterri.
Si il a atterri - le chat est vivant. L’autorité coutumière et l’État ont eu raison ensemble, par-dessus la tête de tout le monde.
Si il n’a pas atterri - le chat est mort. Et la question de qui actionne le droit commun pour débloquer l’aérodrome se posera avec une acuité nouvelle.
Dans tous les cas - Schrödinger avait raison. En Nouvelle-Calédonie, certains dossiers existent dans deux états simultanément. Jusqu’au moment où la réalité tranche.

