« Nous sommes calédoniens »

Pour ma part, je suis maman. Un stress quand on lit les premiers commentaires et qu'on voit les premières destructions.
Mon fils travaillait de nuit sur Ducos. Ma belle-fille sur Nouméa, sur les quais. Et le feu s'étendait. Ma belle-fille qui slalomait pour récupérer mon fils, et le patron de mon fils qui lui demandait de tenir l'entreprise coûte que coûte.
Ma fille qui m'appelait, elle aussi, et on entendait tout péter avec l'armurerie. Ma plus grande frayeur. Je ne pouvais rien faire.
Nous avons traversé le col de la Pirogue parmi les incendies de branchages et les carcasses de bagnoles. Et tous les jours, un appel. Un de mes fils qui ne pouvait pas rejoindre son domicile, quand c'était trop chaud.
Mon beau-fils, dès les premières heures, voit son entreprise brûler. Donc plus de salaire. Le magasin Super U de Kaméré qui brûle. La petite école aussi. Le cabinet du médecin aussi.
Et tout ce que j'ai pu faire, c'est prier et leur demander de se mettre à l'abri.
Un stress énorme pour nos familles, divisées par les événements et dont le quotidien a été anéanti.
Mon fils est parti travailler ailleurs : c'était le plus jeune de la boîte. Il a fait partie des premiers licenciés après le chômage partiel. Il reviendra. Mais quand ? En attendant des jours meilleurs.
Mon beau-fils aussi a choisi de partir se former en France. Et de revenir plus tard.
Deux de mes autres enfants ont suivi leurs cours à la maison. Ils ont bossé. Ils ont eu le bac à la fin de l'année. Mais ils ont eu peur. Pour leurs frères et sœurs.
Et que dire de celui parti en France pour les études, et qui devait rentrer en vacances — mais qu'on a préféré laisser à l'abri en France.
La famille en brousse divisée par les événements. Et le fait qu'il n'y ait plus ni poste, ni médecin. L'école suspendue. Une horreur.
Et puis il y a ce qu'on ne voit pas dans les images.
Nous sommes des métis. De plusieurs cultures, de plusieurs ethnies. Les commentaires raciaux et racistes nous font mal. Puisque nous sommes les uns comme les autres. Nos attaches ne se font jamais au détriment des autres.
La stigmatisation, le jugement, nous font mal.
Nous ne sommes pas « traîtres à notre ethnie ». Ni « cafards ». Ni « allochtones ». Ni « afrikaners ».
Nous sommes calédoniens.
Je témoigne ici de ma frustration et de ma tristesse. De voir, à ce jour, que les tensions persistent, et que les gens restent les marionnettes de nos dirigeants.
Une mère calédonienne

