« Huit heures à serrer les dents »

Le 14 mai, après cette nuit du 13 terrible et terrifiante, nous avons essayé de quitter Dumbéa pour rejoindre l'unité de mon mari. Nous avons pris la route sans savoir à quoi nous attendre.
Et là, stupeur et terreur.
Après à peine 300 mètres, nous avons dû faire demi-tour.
Nous avons été stoppés par une meute d'individus cagoulés et surexcités. Il y avait des pneus qui brûlaient, des débris métalliques qui barraient la route. Les individus avaient dans leurs mains des sabres, des barres de fer.
Ils étaient agressifs et vociféraient au niveau de ma portière. Ils nous ont traités de « sales blancs » et nous ont ordonné de repartir de là où nous venions.
Le 15, nouvelle tentative. Nous devions rentrer chez nous.
Apparemment, il y avait une ouverture possible en passant par Koutio et Païta. Nous voilà repartis, la peur au ventre.
La route était jonchée de débris, de branches, de pneus et de toutes sortes d'objets en tout genre — des jeux d'enfants, des carcasses de machines à laver, des chariots, des cartons.
Nous avons assisté, impuissants, à des pillages de magasins.
À chaque barrage, des insultes, des menaces. Les « bourre ta mère », les « sale blanc », les « ici c'est Kanaky », les « c'est la terre à nous » nous arrivaient en plein visage.
Leurs yeux étaient rouges et exorbités. Ils faisaient de grands gestes désordonnés. C'était effrayant d'incompréhension.
Cette odeur de brûlé. Ces labyrinthes interminables. Cette fumée épaisse qui cachait l'autre extrémité du barrage. La violence des gestes, des regards, des mots.
Ce calvaire a duré huit heures.
Huit heures à se demander si nous allions arriver vivants.
Huit heures de barrages, huit heures d'angoisse, de peur, de colère, d'impuissance et de lourds silences dans la voiture.
Huit heures à se dire qu'il faut tenir le coup jusqu'au bout, pas craquer, pas maintenant.
Huit heures à serrer les dents.
Une famille de Dumbéa

